McGill Law Journal ~ Revue de droit de McGill
CHARLES GONTHIER :
LHOMME DERRIRE LE JURISTE
Jacques-Yvan Morin*
Ce nest pas sans motion que jai accept dvoquer la personnalit de
Charles Gonthier. Dans notre jeunesse, nous faisions partie dun groupe
damis qui existe toujours, en dpit des pertes que nous avons subies. Aus-
si voudrais-je mattacher avant tout parler de lhomme plutt que
danalyser les nombreux arrts quil fut appel rendre ou auxquels il
participa dans ses fonctions judiciaires. Certes, on ne saurait prdire exac-
tement le destin des tres ds leur jeune ge, mais il est permis de consta-
ter a posteriori que les qualits dont ils ont fait preuve et le temprament
qui sest rvl taient dj prsents ladolescence et ont servi de fonde-
ment aux ides et convictions qui ont guid leur vie et, dans le cas de
Charles, inspir sa contribution au progrs du droit.
Les modles nont pas manqu, commencer par la troupe scoute dont
nous faisions partie. Guids par les mmes chefs, nous avons appris le d-
vouement, la discipline et le sens des responsabilits. Toutes ces valeurs
et aptitudes collaient la personnalit de Charles et me paraissent avoir
inspir ses rflexions sur la place de la fraternit, de la libert et de
lgalit dans les fondements de la rgle juridique. cela sajoute la for-
mation classique la franaise reue au Collge Stanislas de Montral,
Stan pour ses anciens. Bien quappartenant des promotions diffren-
tes, nous y avons eu les mmes matres, dont plusieurs de qualit excep-
tionnelle. Tout en sappuyant sur les principes chrtiens qui ont servi de
base la fondation du Collge, lenseignement de la philosophie nhsitait
pas montrer la diversit des systmes de pense et des croyances ainsi
que le respect d aux convictions dautrui. Ces habitudes intellectuelles
ne seront pas oublies ; elles tombaient en bonne terre.
Cette formation classique a bien prpar Charles Gonthier aux tudes
en droit lUniversit McGill. Nous y avons eu des matres comme Frank
Scott, Louis Baudouin et Maxwell Cohen, qui ne manquaient pas
* Professeur mrite de la Facult de droit de lUniversit de Montral, membre de
lInstitut de droit international, ancien rdacteur en chef de la Revue de droit de
McGill.
Citation: (2010) 55 McGill L.J. 333 ~ Rfrence : (2010) 55 R.D. McGill 333
Jacques-Yvan Morin 2010
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dassurer la diversit des points de vue. Tous ceux qui lont vu luvre
cette poque, se souviendront de lapplication exemplaire de Charles dans
ses tudes, qui faisait de lui un premier de classe naturel, tant au collge
qu luniversit. Sa solide et srieuse formation acadmique constitue le
pilier qui lui a permis de gravir tous les chelons de la profession juridi-
que, comme avocat dans une tude dont nous avons tous deux t mem-
bres, puis dans la magistrature, au sein de laquelle son parcours excep-
tionnel devait le conduire la Cour suprme du Canada.
Le ct humain de Charles prsente aussi des traits moins connus.
Notre groupe damis sest transform peu peu en quipe de danse folklo-
rique, dont faisaient partie des femmes et des hommes qui ont galement
laiss leur trace, tels le cinaste Claude Jutras, la peintre Suzanne Jou-
bert et lcrivaine Hlne Pelletier-Baillargeon. Ces activits de nos jeu-
nes annes, en marge de nos tudes, alliaient les danses traditionnelles de
plusieurs pays celles du terroir, sans exclure les pas plus modernes
(ceux de lpoque naturellement). Ces activits du vendredi soir ont exig
pendant plusieurs annes discipline et esprit dquipe et Charles sy ap-
pliquait avec la mme assiduit et cette soif dapprendre quil sut conser-
ver toute sa vie, dans les petites choses comme dans les grandes.
Le portrait du jeune homme serait incomplet sans mentionner les
convictions religieuses qui taient les siennes. Chrtien fervent, il tait
arriv lge dhomme avec une haute conception des exigences de la mo-
rale, pour lui-mme au premier chef. Le respect de lautre, dont il stait
pntr, cependant, ntait pas compatible ses yeux avec un systme de
normes thiques unique ou exclusif que le droit aurait pour mission de
consacrer. Dans une socit de plus en plus diversifie dans ses origines et
ses croyances, ltat doit certes protger les valeurs fondamentales de la
morale, mais il doit agir, en dmocratie, en recherchant les dnomina-
teurs communs. Cette attitude reflte fidlement le sens de la mesure qui
caractrisait Charles Gonthier et son souci du consensus. Cette dimension
de lhomme claire sa philosophie du droit.
Le souci de lautre lamenait mettre en vidence, ct de la libert
et de lgalit, un troisime pilier du droit, trop souvent occult, mme
dans la Charte canadienne des droits et liberts1 et la Charte des droits et
liberts de la personne du Qubec2 : la fraternit. Ces trois principes fon-
damentaux vont de pair. Cette ide, qui plonge ses racines dans la forma-
tion quil a reue autrefois, nourrie par lexprience acquise en tant que
juge, a beaucoup occup ses penses depuis quelques annes. Les crits et
1 Partie I de la Loi constitutionnelle de 1982, constituant lannexe B de la Loi de 1982 sur
le Canada (R.-U.), 1982, app. II, no 2.
2 Charte des droits et liberts de la personne, L.R.Q. c. C-12.
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opinions quil y a consacrs font partie de lhritage quil nous laisse : la
recherche patiente des valeurs communes et de la solidarit dans une so-
cit complexe.
Charles avait le sens de la dignit individuelle et le souci de protger
les liberts fondamentales dans une socit qui a adopt diverses chartes
ou dclarations des droits depuis quelque trente-cinq ans, mais il estimait
que ces liberts devaient sinscrire dans une communaut envers laquelle
chacun a des devoirs. ses yeux, droits et responsabilits sont indissocia-
bles, ce qui nous ramne la fraternit comme condition de la cohsion
sociale, objet constant de ses proccupations.
La retraite na gure modifi les activits intellectuelles de ce juriste
accompli. Des opinions judiciaires, il est pass aux confrences, ce qui lui
a permis de continuer sa qute des valeurs communes et de faire une syn-
thse de ses ides sur la libert, la solidarit, la fraternit, la complmen-
tarit des droits et devoirs, la moralit ncessaire la cohsion sociale et
la protection des droits collectifs des minorits et des autochtones. Depuis
quelques annes, il sintressait davantage la dimension internationale
des problmes juridiques et participait divers forums qui stimulaient sa
rflexion : les principes et valeurs quil avait dgags dans le cadre de la
communaut tatique ntaient-ils pas applicables dans la collectivit plus
large que forment les tats ? Sa volont de poursuivre son activit intel-
lectuelle a galement pris la forme de sa participation au sein du Conseil
consultatif de la Revue de droit de McGill.
Ainsi, la vie fconde de Charles Gonthier, comme celle de tout homme
sans doute, a sa source dans ses jeunes annes. Les qualits dont il a fait
preuve tout au long de sa carrire, soit la modestie, la recherche du dialo-
gue et la courtoisie dans toute discussion, des qualits lies la fois son
temprament rserv et la fermet de ses convictions, taient dj les
siennes ladolescence. Jai eu le privilge de le connatre cette poque
et les annes qui ont suivi nont fait que confirmer la haute estime que jai
toujours eu pour lui, comme dailleurs tous ceux qui lont frquent.
Malgr des cheminements ultrieurs diffrents et des opinions pas
toujours partages, nous cultivions cette vieille amiti. Celles qui naissent
dans la jeunesse sont sans doute les plus durables.
