{"id":10795,"date":"2017-06-01T16:48:57","date_gmt":"2017-06-01T20:48:57","guid":{"rendered":"https:\/\/lawjournal.mcgill.ca\/index.php\/article\/le-marchand-de-venise-le-pari-et-la-dette-le-jeu-et-la-loi\/"},"modified":"2019-06-28T16:02:02","modified_gmt":"2019-06-28T20:02:02","slug":"le-marchand-de-venise-le-pari-et-la-dette-le-jeu-et-la-loi","status":"publish","type":"articles","link":"https:\/\/mcgill-lawjournal-new.nixa.ca\/fr\/article\/le-marchand-de-venise-le-pari-et-la-dette-le-jeu-et-la-loi\/","title":{"rendered":"Le marchand de Venise : le pari et  la dette, le jeu et la loi"},"content":{"rendered":"<h1 id=\"69b-2a8-45b-ae9-596\">Introduction<\/h1>\n<p><em>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Le Marchand de Venise<\/em> est un texte mythique du corpus \u00ab\u00a0droit et litt\u00e9rature\u00a0\u00bb, un de ses passages r\u00e9ellement oblig\u00e9, un de ses paradigmes les plus fameux, bien au-del\u00e0 du monde anglo-saxon. La tirade de Portia sur la <em>mercy<\/em> est certainement aussi c\u00e9l\u00e8bre que le plaidoyer d\u2019Antigone en faveur des lois non-\u00e9crites qui ne datent ni d\u2019aujourd\u2019hui, ni d\u2019hier<a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a>.<\/p>\n<p>Et pourtant, cette pi\u00e8ce ne cesse de susciter les interpr\u00e9tations les plus contradictoires, comme si le g\u00e9nie shakespearien de l\u2019ambivalence atteignait ici des sommets. Com\u00e9die ou trag\u00e9die? Shylock est-il un monstre ou une victime, la pi\u00e8ce exalte-elle un au-del\u00e0 id\u00e9al du droit ou d\u00e9nonce-t-elle l\u2019hypocrisie des beaux sentiments? On voudrait \u00e9voquer d\u2019entr\u00e9e de jeu, pour s\u2019en convaincre, deux exemples d\u2019interpr\u00e9tations \u00ab\u00a0id\u00e9alistes\u00a0\u00bb tr\u00e8s \u00e9loign\u00e9es de celles qui seront d\u00e9velopp\u00e9es dans cette \u00e9tude.<\/p>\n<p>Celle de John Russell Brown, par exemple, pr\u00e9facier de l\u2019\u00e9dition critique anglaise de 1955<a href=\"#_ftn2\" name=\"_ftnref2\">[2]<\/a>, qui soutient ceci\u00a0:<\/p>\n<p>Lorsque Shylock et Portia sont face \u00e0 face dans la sc\u00e8ne du jugement, ils repr\u00e9sentent [&#8230;] les notions universelles de l\u2019envie et de la g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9, et ils parlent, l\u2019un pour ceux qui en toutes choses r\u00e9clament leur d\u00fb, l\u2019autre pour ceux qui, par amour, sont pr\u00eats \u00e0 tout hasarder.<a href=\"#_ftn3\" name=\"_ftnref3\">[3]<\/a><\/p>\n<p>Et plus loin\u00a0: \u00ab\u00a0donner est plus important que recevoir, donner sans compter, sans arri\u00e8re-pens\u00e9e\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn4\" name=\"_ftnref4\">[4]<\/a>. Nous verrons de quelle nature est cet amour \u00ab\u00a0pr\u00eat \u00e0 tout hasarder\u00a0\u00bb. Et il n\u2019est pas interdit de sourire, par anticipation, de la part de ces dons \u00ab\u00a0sans compter, sans arri\u00e8re pens\u00e9e\u00a0\u00bb dans le chef de ces V\u00e9nitiens qui nous paraissent pass\u00e9s ma\u00eetres dans le jeu de dupes.<\/p>\n<p>C\u2019est un m\u00eame id\u00e9alisme qui fait \u00e9crire \u00e0 Richard A. Posner qu\u2019en\u00a0\u00ab\u00a0termes juridiques, Portia personnifierait l\u2019esprit d\u2019\u00e9quit\u00e9\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn5\" name=\"_ftnref5\">[5]<\/a>&#8230; nous ne tarderons pas \u00e0 \u00eatre \u00e9difi\u00e9s par la conception v\u00e9nitienne de l\u2019\u00e9quit\u00e9<a href=\"#_ftn6\" name=\"_ftnref6\">[6]<\/a>.<\/p>\n<p>De toute \u00e9vidence, cette pi\u00e8ce, qui ne cesse d\u2019\u00e9voquer les apparences trompeuses, \u00e9gare des g\u00e9n\u00e9rations de critiques, et personne ne pourra se targuer de d\u00e9tenir la fin de l\u2019histoire; au moins nous voil\u00e0 avertis et mis en garde \u00e0 l\u2019\u00e9gard d\u2019interpr\u00e9tations unilat\u00e9rales qui n\u2019int\u00e9greraient pas la complexit\u00e9 du propos shakespearien. Raison de plus, certainement, pour avancer avec prudence et accorder au texte la plus extr\u00eame attention. Dans cette introduction, on se propose d\u2019aborder successivement les dates d\u2019\u00e9criture et de mise en sc\u00e8ne de la pi\u00e8ce, le r\u00e9sum\u00e9 de l\u2019intrigue, et enfin les sources d\u2019inspiration de Shakespeare.<\/p>\n<p>Les sp\u00e9cialistes s\u2019interrogent sur la date exacte d\u2019\u00e9criture de la pi\u00e8ce, sans doute entre 1596 et 1598; une certitude cependant\u00a0: elle est inscrite au Registre des Libraires le 22 juillet 1598. On ignore quand eurent lieu ses premi\u00e8res repr\u00e9sentations; on est certain, en revanche, qu\u2019elle fut reprise en 1605 sous le r\u00e8gne de Jacques I<sup>er<\/sup>. La pi\u00e8ce n\u2019a cess\u00e9 d\u2019\u00eatre jou\u00e9e depuis, moyennant cependant des adaptations parfois tr\u00e8s \u00e9loign\u00e9es, pr\u00e9sentant tour \u00e0 tour le personnage de Shylock comme tragique ou comique, noble ou sc\u00e9l\u00e9rat.<\/p>\n<p>Comme souvent chez Shakespeare, l\u2019intrigue est complexe, multipliant les lieux et les personnages, croisant les sc\u00e9narios, d\u00e9doublant voire triplant les situations (les mariages, notamment), et finalement rapprochant le tout dans de fascinants jeux de miroirs et de troublantes mises en ab\u00eeme.<\/p>\n<p>L\u2019intrigue se d\u00e9roule simultan\u00e9ment sur deux sc\u00e8nes, la merveilleuse campagne de Belmont o\u00f9 r\u00e8gne la belle Portia, et le Rialto de Venise, centre anim\u00e9 des affaires. L\u2019erreur de beaucoup de commentaires juridiques \u00e0 cet \u00e9gard est d\u2019occulter Belmont et de ne retenir que Venise, en focalisant l\u2019attention sur l\u2019emprunt des 3\u00a0000 ducats assorti de la fameuse clause p\u00e9nale, avec le proc\u00e8s \u00e0 rebondissements que son ex\u00e9cution va susciter. L\u2019intrigue amoureuse qui a Belmont pour d\u00e9cor et Portia pour h\u00e9ro\u00efne pr\u00e9sente cependant un \u00e9gal int\u00e9r\u00eat d\u00e8s lors qu\u2019on y retrouve la m\u00eame intrication de sentiments, d\u2019int\u00e9r\u00eats et de rapports de force que dans le chaudron v\u00e9nitien. Mieux, le passage incessant d\u2019une sc\u00e8ne \u00e0 l\u2019autre subvertit \u00e0 la fois la logique des sentiments cens\u00e9s pr\u00e9valoir sur la sc\u00e8ne campagnarde et la logique du droit et des affaires cens\u00e9e pr\u00e9valoir \u00e0 Venise. Ce double jeu nous met sur la piste de la cl\u00e9 de l\u2019intrigue et doit donc \u00eatre suivi attentivement.<\/p>\n<p>L\u2019acte I expose les pr\u00e9misses de l\u2019action. On y apprend que Bassanio, fleuron de la jeunesse dor\u00e9e de Venise, entreprend de s\u00e9duire Portia. Toujours \u00e0 court d\u2019argent pour mener sa cour, il se retourne vers son ami (on aurait envie de dire son <em>parrain<\/em>, au sens de parrain de ce qui nous appara\u00eetra comme \u00ab\u00a0le clan des V\u00e9nitiens\u00a0\u00bb) \u2014 le riche Antonio, le <em>marchand de Venise<\/em> auquel le lie une \u00e9trange relation. Il se fait cependant qu\u2019\u00e0 ce moment Antonio est lui aussi \u00e0 court de liquidit\u00e9s, ayant expos\u00e9 toute sa fortune \u2014 non moins de six navires \u2014 dans des aventures maritimes lointaines. Qu\u2019\u00e0 cela ne tienne! L\u2019usurier juif de la place, Shylock, s\u2019offre \u00e0 lui avancer les 3\u00a0000 ducats. Les deux hommes cependant se d\u00e9testent\u00a0: Antonio n\u2019a cess\u00e9 de vilipender ce \u00ab\u00a0chien\u00a0\u00bb qui pr\u00eate \u00e0 int\u00e9r\u00eat alors que lui-m\u00eame ne daigne pas s\u2019abaisser \u00e0 en r\u00e9clamer, pas plus qu\u2019il ne consentirait \u00e0 en payer. Contre toute attente (et pour des raisons qu\u2019il nous faudra discuter) Shylock accepte cependant le march\u00e9; il avance la somme convenue, et renonce aux int\u00e9r\u00eats; tout juste, \u00ab\u00a0par mani\u00e8re de plaisanterie\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn7\" name=\"_ftnref7\">[7]<\/a>, comme le note la traduction de Fran\u00e7ois-Victor Hugo, exige-t-il de pr\u00e9lever une livre de chair de son d\u00e9biteur au cas o\u00f9 celui-ci serait en d\u00e9faut de s\u2019ex\u00e9cuter au jour de l\u2019\u00e9ch\u00e9ance du billet. Antonio y consent et le contrat est pass\u00e9 devant notaire.<\/p>\n<p>Nous sommes ensuite transport\u00e9s \u00e0 Belmont o\u00f9 la belle Portia expose \u00e0 sa suivante N\u00e9rissa l\u2019\u00e9trange mise en sc\u00e8ne que son p\u00e8re d\u00e9funt a pr\u00e9vu pour r\u00e9gler la question de son mariage et de sa dot\u00a0: la main de la jeune femme appartiendra \u00e0 celui de ses pr\u00e9tendants qui d\u00e9couvrira son portrait, lequel est dissimul\u00e9 dans un des trois coffrets, respectivement d\u2019or, d\u2019argent et de plomb, qui sont propos\u00e9s \u00e0 la sagacit\u00e9 des jeunes hommes.<\/p>\n<p>L\u2019acte II concentre d\u2019abord l\u2019int\u00e9r\u00eat sur la curieuse loterie de Belmont (seront successivement \u00e9conduits le Prince du Maroc qui a choisi \u00e0 tort le coffret d\u2019or, et le Prince d\u2019Aragon qui s\u2019est d\u00e9termin\u00e9 en vain pour l\u2019argent), pour se focaliser ensuite sur la triste demeure de Shylock que tous semblent vouloir quitter. Ce sera d\u2019abord son domestique, Lancelot, trop press\u00e9 d\u2019abandonner cette \u00ab\u00a0sorte de diable\u00a0\u00bb au profit du g\u00e9n\u00e9reux (dispendieux?) Bassanio qui a t\u00f4t fait de lui tailler une \u00ab\u00a0belle livr\u00e9e\u00a0\u00bb. Plus grave\u00a0: la propre fille de Shylock, Jessica, le quitte \u00e9galement. Elle est tomb\u00e9e amoureuse du chr\u00e9tien Lorenzo, qui vient l\u2019enlever nuitamment, d\u00e9guis\u00e9e en gar\u00e7on, en ne manquant pas d\u2019emporter au passage les ducats et les bijoux de son p\u00e8re (y compris un anneau de fian\u00e7ailles offert par sa m\u00e8re).<\/p>\n<p>L\u2019acte III s\u2019ouvre sur les rumeurs de naufrage des bateaux d\u2019Antonio. Shylock est partag\u00e9 entre la jubilation d\u2019une revanche qui se pr\u00e9cise, et la folie rageuse que suscite la fuite de sa fille. Dans l\u2019intervalle, Bassanio est arriv\u00e9 \u00e0 Belmont, charg\u00e9 de pr\u00e9sents; les jeunes gens se plaisent, et lorsque le jeune homme affronte \u00e0 son tour l\u2019\u00e9preuve des coffrets, la belle h\u00e9riti\u00e8re saura le guider habilement vers le coffret de plomb, pourtant le plus improbable. Leur joie \u00e9clate, des serments s\u2019\u00e9changent, et Portia, qui d\u00e9clare se mettre, corps et biens, en la puissance de son nouvel \u00e9poux, lui offre un anneau qui sera le symbole de la fid\u00e9lit\u00e9 qu\u2019elle attend en retour de celui qu\u2019elle comble de ses richesses. D\u00e9multiplication typiquement shakespearienne\u00a0: sa suivante, N\u00e9rissa, \u00e9change sa foi avec un ami de Bassanio, Gratiano, tandis qu\u2019aborde \u00e9galement \u00e0 Belmont le couple Jessica-Lorenzo. Ce ne sont pas moins de trois idylles qui se nouent donc sous les auspices \u00e9d\u00e9niques de Belmont.<\/p>\n<p>Mais les sombres rumeurs de naufrage se sont pr\u00e9cis\u00e9es entre-temps; la nouvelle de la faillite d\u2019Antonio se r\u00e9pand, et Bassanio est oblig\u00e9 d\u2019avouer \u00e0 sa nouvelle \u00e9pouse le stratag\u00e8me qui lui a permis de mener sa conqu\u00eate. \u00ab\u00a0Qu\u2019\u00e0 cela ne tienne\u00a0!\u00a0\u00bb, d\u00e9cide Portia, elle fera taire le Juif en le couvrant d\u2019or et exp\u00e9die aussit\u00f4t son jeune \u00e9poux \u00e0 Venise pour r\u00e9gler cette affaire<a href=\"#_ftn8\" name=\"_ftnref8\">[8]<\/a>. Le spectateur comprend cependant que Shylock ne se laissera pas acheter\u00a0: c\u2019est la chair d\u2019Antonio qu\u2019il d\u00e9sire maintenant, lui paierait-on vingt fois le montant convenu. L\u2019usurier exige le strict respect de son billet. Puisqu\u2019on l\u2019a trait\u00e9 de chien, il montre les dents et s\u2019appr\u00eate \u00e0 mordre. Du reste, le cr\u00e9dit commercial de Venise aupr\u00e8s des n\u00e9gociants \u00e9trangers serait ruin\u00e9 s\u2019il advenait que le formalisme des billets \u00e0 ordre n\u2019\u00e9tait pas honor\u00e9. Tandis qu\u2019Antonio semble d\u00e9j\u00e0 se r\u00e9signer \u00e0 son triste sort, la r\u00e9sistance s\u2019organise \u00e0 Belmont\u00a0: Portia fait croire \u00e0 ses domestiques qu\u2019elle part en retraite dans un couvent, tandis qu\u2019elle manigance le stratag\u00e8me qu\u2019elle poursuivra \u00e0 l\u2019acte suivant\u00a0: d\u00e9guis\u00e9e en jeune homme, simulant un jeune juriste bard\u00e9 de dipl\u00f4mes, elles se propose d\u2019intervenir au titre d\u2019<em>amicus curiae<\/em> \u00e0 la cour de justice du Doge lors du prochain proc\u00e8s d\u2019Antonio.<\/p>\n<p>Le quatri\u00e8me acte est tout entier consacr\u00e9 \u00e0 ce proc\u00e8s. Au lever de rideau, le Doge en appelle \u00e0 la cl\u00e9mence de Shylock; il se dit persuad\u00e9 que ce dernier saura faire preuve de compassion et fera gr\u00e2ce \u00e0 son d\u00e9biteur de la moiti\u00e9 de sa dette. Mais Shylock n\u2019en d\u00e9mord pas (c\u2019est le cas de le dire)\u00a0: il tient sa proie et ne l\u00e2chera pas; de surcro\u00eet, il a jur\u00e9 s\u2019en tenir au billet (<em>my<\/em> <em>bond<\/em>)<a href=\"#_ftn9\" name=\"_ftnref9\">[9]<\/a>; il prend le ciel \u00e0 t\u00e9moin du s\u00e9rieux de cet engagement, appelant sur lui et ses descendants la responsabilit\u00e9 de son acte. Tandis que les amis du failli se mobilisent, proposant \u00e0 l\u2019inflexible cr\u00e9ancier plusieurs fois le montant de sa cr\u00e9ance, Antonio lui-m\u00eame s\u2019enfonce dans un \u00e9nigmatique fatalisme\u00a0: il n\u2019oppose plus aucune r\u00e9sistance, et semble ne plus attendre que la d\u00e9livrance de la mort.<\/p>\n<p>C\u2019est le moment que choisit Portia pour entrer en sc\u00e8ne dans le costume et le r\u00f4le qu\u2019on a dit. Aur\u00e9ol\u00e9e du prestige d\u2019un jeune prodige, elle en appelle \u00e0 son tour \u00e0 la cl\u00e9mence (<em>mercy<\/em>) de Shylock; c\u2019est le fameux morceau d\u2019anthologie sur lequel nous reviendrons. Mais l\u2019usurier r\u00e9siste toujours\u00a0: \u00ab\u00a0Ici je suis la loi\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn10\" name=\"_ftnref10\">[10]<\/a> d\u00e9clare-t-il.<\/p>\n<p>Portia (toujours sous le d\u00e9guisement du juriste Balthazar) est alors bien forc\u00e9e d\u2019en convenir \u00e0 son tour\u00a0: si le cr\u00e9ancier ne veut pas spontan\u00e9ment pardonner, rien dans la loi v\u00e9nitienne ne peut faire obstacle \u00e0 l\u2019ex\u00e9cution de la clause, aussi rigoureuse soit-elle. Shylock exulte, voyant en elle un nouveau Daniel<a href=\"#_ftn11\" name=\"_ftnref11\">[11]<\/a>; d\u00e9j\u00e0 l\u2019usurier aiguise son couteau et dispose sa balance, tandis que le marchand s\u2019appr\u00eate \u00e0 offrir sa poitrine. Puis, soudain, nouveau coup de th\u00e9\u00e2tre\u00a0: \u00ab\u00a0il y a autre chose\u00a0\u00bb, d\u00e9clare Portia-Balthazar, le billet ne t\u2019accorde que la livre de chair, pas un gramme de plus ni une goutte de sang<a href=\"#_ftn12\" name=\"_ftnref12\">[12]<\/a>.<\/p>\n<p>\u00c0 partir de ce moment les choses se renversent du tout au tout\u00a0: c\u2019est Shylock maintenant qui est mis en accusation, sur la base du <em>Statut des<\/em> <em>\u00e9trangers<\/em>, pour avoir directement ou indirectement attent\u00e9 \u00e0 la vie d\u2019un chr\u00e9tien<a href=\"#_ftn13\" name=\"_ftnref13\">[13]<\/a>; il sera mis \u00e0 mort et tous ses biens seront saisis. Le Juif est contraint de fl\u00e9chir le genou et de qu\u00e9mander au Doge cette gr\u00e2ce que lui-m\u00eame refusait un instant plus t\u00f4t. Grand seigneur, le Doge renonce \u00e0 demander sa t\u00eate. Mais le pire est encore \u00e0 venir pour l\u2019infortun\u00e9 Shylock\u00a0: si le Duc renonce \u00e0 la saisie sur la moiti\u00e9 de ses biens, Antonio, b\u00e9n\u00e9ficiaire l\u00e9gal de l\u2019autre moiti\u00e9, dicte maintenant ses conditions \u00e0 son ancien cr\u00e9ancier. Il assurera la gestion de cette moiti\u00e9 de fortune \u00e0 la condition que Shylock embrasse illico la foi chr\u00e9tienne et qu\u2019il souscrive un testament l\u00e9guant sa fortune enti\u00e8re \u00e0 sa ren\u00e9gate de fille et \u00e0 son mari chr\u00e9tien. Exit l\u2019usurier, compl\u00e8tement \u00e9cras\u00e9\u00a0: \u00ab\u00a0Je ne suis pas bien\u00a0\u00bb, murmure-t-il dans un dernier soupir<a href=\"#_ftn14\" name=\"_ftnref14\">[14]<\/a>. \u00c9vaporation du Juif, jubilation dans le clan des V\u00e9nitiens. Avec, pour finir, cette amorce de sc\u00e8ne de com\u00e9die\u00a0: comment r\u00e9mun\u00e9rer les services du brillant Balthazar? Bassanio insiste pour qu\u2019il accepte les 3\u00a0000 ducats. Balthazar-Portia ne veut rien accepter, mais enfin, puisqu\u2019on insiste, il se contenterait bien de l\u2019anneau qui orne le doigt de Bassanio. On imagine l\u2019embarras de ce dernier, mais Antonio (mu par quelle trouble motivation?) a t\u00f4t fait de convaincre son ami de c\u00e9der aux insistances de l\u2019habile juriste. Et voil\u00e0 envol\u00e9 l\u2019anneau de fid\u00e9lit\u00e9&#8230;<\/p>\n<p>L\u2019Acte V, que beaucoup de commentaires et m\u00eame certaines mises en sc\u00e8ne n\u00e9gligent \u00e0 tort, se d\u00e9roule enti\u00e8rement \u00e0 Belmont, dans une atmosph\u00e8re \u00e9d\u00e9nique, et Shylock compl\u00e8tement absent (refoul\u00e9). Le clan des V\u00e9nitiens retrouve son unit\u00e9, les trois couples se r\u00e9unissent joyeusement et tout le monde semble f\u00eater l\u2019harmonie retrouv\u00e9e. Jessica prend connaissance du testament dont elle est la b\u00e9n\u00e9ficiaire, tandis qu\u2019Antonio apprend qu\u2019au moins trois de ses navires ont finalement \u00e9chapp\u00e9 au naufrage. <em>Happy ending<\/em>? Oui, sans doute, moyennant cependant la d\u00e9n\u00e9gation du sort r\u00e9serv\u00e9 \u00e0 Shylock, ainsi que d\u2019une petite le\u00e7on de morale que Portia entend bien r\u00e9server \u00e0 ces incorrigibles V\u00e9nitiens. Portia, d\u00e9cidemment la v\u00e9ritable ma\u00eetresse des lieux, ne rate pas, en effet, l\u2019occasion d\u2019exploiter \u00e0 fond l\u2019avantage que lui procure l\u2019incognito de son intervention au tribunal suivie de l\u2019obtention de l\u2019anneau qu\u2019on a dite. Feignant l\u2019ignorance, puis l\u2019indignation, lorsqu\u2019elle apprend que son mari a c\u00e9d\u00e9 son alliance \u00e0 un jeune juriste, elle menace son \u00e9poux de faire la gr\u00e8ve du lit, voire, pire encore, de coucher avec le porteur de l\u2019anneau. Bassanio, selon son habitude, se r\u00e9pand en belles paroles et serments enflamm\u00e9s; mais comment ajouter foi aux engagements de ces incorrigibles joueurs V\u00e9nitiens? Le comble est atteint lorsqu\u2019Antonio se propose de garantir les nouveaux engagements de son ami; \u00ab\u00a0vous serez donc son garant\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn15\" name=\"_ftnref15\">[15]<\/a> conclut Portia avec l\u2019ironie que l\u2019on devine. Il lui reste \u00e0 r\u00e9v\u00e9ler \u00e0 ses compagnons m\u00e9dus\u00e9s la v\u00e9ritable identit\u00e9 de ce jeune juriste avec lequel elle pr\u00e9tendait avoir couch\u00e9 pour r\u00e9cup\u00e9rer la bague&#8230;<\/p>\n<p>Comme c\u2019est souvent le cas dans le th\u00e9\u00e2tre de Shakespeare, la pi\u00e8ce puise les divers \u00e9l\u00e9ments de l\u2019intrigue \u00e0 diff\u00e9rentes sources. La conqu\u00eate de la dame de Belmont, le pr\u00eat du marchand (y compris le gage de la chair), le subterfuge de la belle pour arracher le d\u00e9biteur aux griffes de ses cr\u00e9anciers sont des \u00e9l\u00e9ments tir\u00e9s de la nouvelle du florentin Giovanni, <em>Il Pecorone, <\/em>nouvelle \u00e9crite au XIV<sup>e<\/sup> si\u00e8cle<em>, <\/em>mais publi\u00e9e seulement en 1558. \u00c0 noter, par ailleurs, que le motif de la livre de chair \u00e9tait assez r\u00e9pandu \u00e0 l\u2019\u00e9poque; il est attest\u00e9 dans diverses \u0153uvres de la m\u00eame p\u00e9riode.<\/p>\n<p>Le th\u00e8me des trois coffrets, associ\u00e9 \u00e0 la ronde des pr\u00e9tendants, se retrouve, quant \u00e0 lui, dans les <em>Gesta romanorum<\/em>, collection d\u2019histoires m\u00e9di\u00e9vales publi\u00e9es en 1577. Les sp\u00e9cialistes notent encore des parent\u00e9s entre les poursuites intent\u00e9es par Shylock \u00e0 l\u2019encontre du marchand, avec le <em>Processus Belial, <\/em>une \u0153uvre du XIV<sup>e<\/sup> si\u00e8cle de Jacques Palladino qui raconte le proc\u00e8s de J\u00e9sus par Belial, d\u00e9mon biblique procureur d\u2019enfer \u2014 un point d\u2019\u00e9rudition savante pour les lecteurs contemporains, mais une r\u00e9f\u00e9rence intertextuelle efficace pour le public du <em>Th\u00e9\u00e2tre du globe<\/em>.<\/p>\n<p>Enfin, on ne peut \u00e9videmment ignorer que Christopher Marlowe avait \u00e9crit quelques ann\u00e9es plus t\u00f4t (sans doute en 1589 ou 1590), une pi\u00e8ce qui fut jou\u00e9e avec un grand succ\u00e8s au cours des ann\u00e9es suivantes\u00a0: <em>Le Juif de Malte<\/em><a href=\"#_ftn16\" name=\"_ftnref16\">[16]<\/a>, qui raconte les vilenies d\u2019un certain Barabas, marchand juif de son \u00e9tat.<\/p>\n<p>Ce mat\u00e9riau foisonnant, nous nous proposons de l\u2019aborder selon un plan en trois parties. Dans une premi\u00e8re partie (<em>Le grand jeu v\u00e9nitien<\/em>) nous pr\u00e9senterons les joueurs, les cases de jeu, les enjeux, les tours de passe-passe de cette curieuse mascarade o\u00f9 le mariage des filles comme le sort des d\u00e9biteurs se jouent \u00e0 la roulette. Dans une seconde partie (<em>Les morales de l\u2019histoire<\/em>) nous mettrons en relief les th\u00e8mes principaux de la pi\u00e8ce et discuterons une s\u00e9rie d\u2019interpr\u00e9tations qui en ont \u00e9t\u00e9 donn\u00e9es. Enfin, dans une troisi\u00e8me partie (<em>Le jeu de lois<\/em>) nous nous proposons d\u2019approfondir les enjeux juridiques de la pi\u00e8ce, tant sur le plan d\u2019une approche historico-r\u00e9aliste de la pi\u00e8ce (comme si le contrat, la clause et le proc\u00e8s \u00e9taient \u00ab\u00a0r\u00e9els\u00a0\u00bb) que sur le plan de la fiction \u2014 qui envisage cette fois les \u00e9l\u00e9ments juridiques comme relevant de la <em>poetic justice.<\/em><\/p>\n<p><em>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Le Marchand de Venise<\/em>\u00a0: le pari et la dette, le jeu et la loi&#8230; que nous cache donc cette Venise travestie o\u00f9 le s\u00e9rieux du droit semble se dissoudre dans l\u2019\u00e9clat de rire du jeu? Que nous r\u00e9v\u00e8lent ces joueurs masqu\u00e9s dont les paris de plaisanterie se muent en dettes mortelles?<\/p>\n<h1 id=\"2d8-8f1-44b-a1f-caf\">I. Le grand jeu v\u00e9nitien<\/h1>\n<h2 id=\"378-ee7-4f7-831-e93\">A.\u00a0 Terrains de jeu\u00a0: deux camps, trois sc\u00e8nes<\/h2>\n<p>\u00c0 premi\u00e8re vue, la partie oppose deux camps oppos\u00e9s\u00a0: le camp des V\u00e9nitiens (que nous appellerons d\u00e9sormais le \u00ab\u00a0clan des V\u00e9nitiens\u00a0\u00bb) et le camp juif, r\u00e9duit \u00e0 la seule maisonn\u00e9e de Shylock, ainsi qu\u2019\u00e0 une br\u00e8ve apparition de son coll\u00e8gue pr\u00eateur Tubal. Tout oppose les deux partis, ce qui ne manque pas d\u2019alimenter les lectures r\u00e9ductionnistes et manich\u00e9ennes de la pi\u00e8ce; \u00e0 mieux y regarder cependant, ce ne sont pas deux sc\u00e8nes, mais trois qui se confrontent ici, m\u00eame si, d\u2019\u00e9vidence, les deux premi\u00e8res pr\u00e9sentent de fortes accointances et s\u2019opposent \u00e0 la troisi\u00e8me. Nous les nommerons respectivement\u00a0: Eldorado (le paradis de Belmont o\u00f9 rayonne Portia), Rialto (le casino v\u00e9nitien o\u00f9 les fortunes comme les amours se font et se d\u00e9font dans un tourbillon endiabl\u00e9) et ghetto (le triste univers de la colonie juive de Venise).<\/p>\n<h3 id=\"472-de9-4db-b77-129\">1.\u00a0\u00a0\u00a0 Deux camps que tout oppose<\/h3>\n<p>\u00c0 l\u2019antagonisme d\u2019Antonio et de Shylock, qui polarise la lecture classique de la pi\u00e8ce, r\u00e9pondent une s\u00e9rie d\u2019oppositions binaires. La plus \u00e9vidente est religieuse\u00a0: Antonio est chr\u00e9tien, Shylock est juif. Sont ainsi imm\u00e9diatement mobilis\u00e9es quantit\u00e9 de r\u00e9f\u00e9rences famili\u00e8res au public de Shakespeare\u00a0: l\u2019Ancien testament, ses proph\u00e8tes ombrageux et sa cascade de mal\u00e9dictions; le Nouveau testament et son message de salut, ses promesses, ses esp\u00e9rances. L\u2019attachement compulsif \u00e0 la lettre de la loi \u2014 le \u00ab\u00a0pied de la lettre\u00a0\u00bb, le \u00ab\u00a0corps du texte\u00a0\u00bb (soyons d\u2019embl\u00e9e attentifs \u00e0 cette liaison entre lettre et corps qui forme l\u2019\u00e9quation de l\u2019imaginaire de Shylock) \u2014 par opposition \u00e0 la valorisation paulinienne de l\u2019esprit de la loi \u2014 l\u2019interpr\u00e9tation \u00ab\u00a0g\u00e9n\u00e9reuse\u00a0\u00bb qui la transcende. D\u2019un c\u00f4t\u00e9 se d\u00e9clinent les valeurs de charit\u00e9, d\u2019amiti\u00e9, d\u2019amour, de gratuit\u00e9 et de pardon; de l\u2019autre pr\u00e9valent le ressentiment, la haine, l\u2019int\u00e9r\u00eat personnel, le calcul, la vengeance. Traduite en termes juridiques, cette polarit\u00e9 opposera le plaidoyer en faveur de la cl\u00e9mence priv\u00e9e et de la gr\u00e2ce r\u00e9galienne (<em>mercy<\/em>), \u00e0 l\u2019attachement farouche au droit positif (le droit commercial v\u00e9nitien attach\u00e9 \u00e0 ce qu\u2019on appellera plus tard la \u00ab rigueur cambiaire\u00a0\u00bb) et au respect de ce que le code civil appellera l\u2019\u00ab\u00a0autonomie des volont\u00e9s\u00a0\u00bb (priv\u00e9es)\u00a0: le principe de la convention qui fait loi.<\/p>\n<p>Ce sont aussi deux atmosph\u00e8res qui s\u2019opposent du tout au tout\u00a0: les f\u00eates, les illuminations, la musique l\u00e9g\u00e8re dans le clan des V\u00e9nitiens, l\u2019ennui, le je\u00fbne et les r\u00e9criminations dans la maison de Shylock.<\/p>\n<p>Plus largement, ce sont deux mondes sociaux, bient\u00f4t deux classes, qui se confrontent\u00a0: d\u2019un c\u00f4t\u00e9 un monde aristocratique qui m\u00e8ne grand train, qui affecte de m\u00e9priser l\u2019argent et d\u00e9pense sans compter, qui marque son attachement \u00e0 la tradition et aux all\u00e9geances personnelles; de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 s\u2019exp\u00e9rimentent les comportements de ce qui deviendra bient\u00f4t l\u2019<em>ethos<\/em> de la bourgeoisie\u00a0: travail acharn\u00e9, \u00e9pargne rigoureuse, un individualisme \u00e9galitaire et un lien social bas\u00e9 sur le calcul et l\u2019\u00e9quilibre des int\u00e9r\u00eats.<\/p>\n<p>Dans le clan des V\u00e9nitiens, la vie semble toujours \u00eatre un grand jeu, alors que Shylock et ses fr\u00e8res en sont r\u00e9duits \u00e0 se raccrocher \u00e0 la loi; \u00e0 Venise on risque, on parie (\u00ab\u00a0chiche\u00a0\u00bb!), on prend ses libert\u00e9s \u00e0 l\u2019\u00e9gard des engagements; chez les Juifs on calcule, on r\u00e9clame le paiement de sa dette, on manifeste un attachement scrupuleux \u00e0 la loi et aux autorit\u00e9s.<\/p>\n<h3 id=\"86b-b24-4c5-bea-7c1\">2.\u00a0\u00a0\u00a0 Eldorado, Rialto, ghetto<\/h3>\n<p>Cette repr\u00e9sentation en noir et blanc, s\u2019il ne faut pas en sous-estimer les effets sur les lecteurs et spectateurs de Shakespeare (qui ne fait rien au hasard, et s\u2019y entend donc \u00e0 jouer <em>aussi<\/em> de ces clich\u00e9s), il faut, bien entendu, la d\u00e9passer, le monde v\u00e9nitien se d\u00e9doublant entre le Rialto et Belmont (l\u2019Eldorado o\u00f9 se d\u00e9roulent non moins de huit sc\u00e8nes sur vingt, dont un acte entier).<\/p>\n<p>Si l\u2019on voulait repr\u00e9senter graphiquement l\u2019aire de jeu du <em>Marchand<\/em>, on aurait, sur fond azur\u00e9 des oc\u00e9ans o\u00f9 se risquent les vaisseaux d\u2019Antonio, l\u2019espace v\u00e9nitien au centre, la bourse d\u2019\u00e9change du <em>Rialto<\/em> comme un tourbillon qui attire tout \u00e0 lui; au-dessus, l\u2019Eldorado de Belmont, espace fantasm\u00e9 et r\u00e9el qui tout \u00e0 la fois fait r\u00eaver et renfloue les joueurs v\u00e9nitiens; en dessous, le <em>ghetto<\/em> juif de Venise, domaine bien r\u00e9el, mais refoul\u00e9 des basses \u0153uvres et notamment lieu de mobilisation du cr\u00e9dit financier sur lequel repose, pour l\u2019essentiel, l\u2019essor du commerce v\u00e9nitien.<\/p>\n<p>C\u2019est Venise qui invente le terme \u00ab\u00a0ghetto\u00a0\u00bb (d\u00e9formation du v\u00e9nitien <em>getto<\/em> qui signifie \u00ab\u00a0fonderie\u00a0\u00bb), le quartier o\u00f9 la R\u00e9publique de Venise concentrait les Juifs ayant \u00e9t\u00e9 construit sur le lieu d\u2019une ancienne fonderie. Depuis le XII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, la communaut\u00e9 juive de Venise (la <em>Giudecca<\/em>) \u00e9tait en effet parqu\u00e9e dans des zones r\u00e9serv\u00e9es dont les portes \u00e9taient ferm\u00e9es la nuit, avec interdiction de circuler en ville au-del\u00e0 du couvre-feu. Il reste que c\u2019est le ghetto qui capitalise Venise; Shylock est indispensable \u00e0 Antonio et ses amis.<\/p>\n<p>\u00c0 l\u2019autre bout du spectre, \u00e0 la p\u00e9riph\u00e9rie champ\u00eatre de la ville, Belmont, la r\u00e9sidence de r\u00eave \u00e0 laquelle on acc\u00e8de en bateau, que baignent des clairs de lune romantiques (acte V) et qui semble berc\u00e9e en permanence par les accents d\u2019une musique l\u00e9g\u00e8re. Belmont, c\u2019est l\u2019espace enchant\u00e9 que l\u2019\u00e9preuve des coffrets s\u00e9pare du monde ordinaire, telle l\u2019\u00e9nigme de la spinghe. On imagine la belle demeure de Portia construite sur des plans de Palladio, ses murs agr\u00e9ment\u00e9s de d\u00e9licates fresques de V\u00e9ron\u00e8se ou de l\u2019une ou l\u2019autre de ces V\u00e9nus du Titien, qui \u00e9talent avec une tranquille impudeur leur splendeur pa\u00efenne (c\u2019est la Venise du XVI<sup>e<\/sup> si\u00e8cle qui invente le nu f\u00e9minin couch\u00e9). Des f\u00eates galantes y attirent la <em>gentry<\/em> v\u00e9nitienne, les belles s\u2019y bousculent, courtisanes et \u00e9pouses l\u00e9gitimes confondues, certaines parfois d\u00e9guis\u00e9es en hommes. Ici point de transactions commerciales sordides, mais des mariages somptueux accompagn\u00e9s de dots mirifiques sur la piste desquelles se lancent les blousons dor\u00e9s de la <em>jet set<\/em> v\u00e9nitienne, tel le beau Bassanio.<\/p>\n<p>Au centre du dispositif, la place de Venise, la S\u00e9r\u00e9nissime cit\u00e9 des doges, perle de la m\u00e9diterran\u00e9e, capitale commerciale et maritime qui, dans l\u2019inconscient du public de Shakespeare devait nourrir toutes sortes d\u2019identification avec la <em>City<\/em> londonienne. Ici, dans un fascinant tohu-bohu, se c\u00f4toient les populations les plus diverses du Levant comme de l\u2019Occident\u00a0: marins, ambassadeurs, courtiers, courtisanes (jusqu\u2019\u00e0 dix pour cent de la population f\u00e9minine au XVI<sup>e<\/sup> si\u00e8cle) qui se livrent \u00e0 toutes sortes de trafics. Ici on invente la banque, la lettre de change, l\u2019assurance maritime. Ici tout s\u2019\u00e9change et tout se risque\u00a0: odorantes cargaisons d\u2019\u00e9pices, velours et soieries, or et bijoux. Des alliances politiques se nouent et se d\u00e9nouent (comme cette <em>Sainte Ligue<\/em> qui d\u00e9fait le Sultan \u00e0 L\u00e9pante en 1571). Mais toutes ces transactions semblent elles-m\u00eames emport\u00e9es dans un sarabande permanente\u00a0: bateleurs, jongleurs, charlatans, diseuses de bonne aventure entra\u00eenent marchands marins et banquiers dans une ronde qui n\u2019en finit pas. Comme si, \u00e0 Venise, le carnaval \u00e9tait devenu une seconde nature\u00a0: on s\u2019y travestit comme on respire, on n\u2019avance que masqu\u00e9. Le masque, dans son ambivalence, dit la v\u00e9rit\u00e9 de Venise. Ce masque qui assure l\u2019<em>incognito<\/em>, lib\u00e8re des conventions, autorise toutes les audaces, permet, sous la rassurante garantie du jeu, tous les exc\u00e8s.<\/p>\n<p>Il reste que toutes ces entreprises co\u00fbtent cher, tr\u00e8s cher. Venise est une formidable pompe qu\u2019un flux d\u2019or alimente en continu. Deux sources l\u2019abreuvent\u00a0: les pr\u00eats des usuriers juifs, les dots des belles de la <em>gentry<\/em>. D\u2019un c\u00f4t\u00e9, l\u2019\u00e9conomie \u00ab\u00a0moderne\u00a0\u00bb du capital cosmopolite, de l\u2019autre, l\u2019\u00e9conomie \u00ab\u00a0traditionnelle\u00a0\u00bb bas\u00e9e sur les fortunes terriennes. Au carrefour des deux, \u00e0 l\u2019interface de la tradition et de la modernit\u00e9, au croisement d\u2019un monde f\u00e9odal en d\u00e9clin et d\u2019un monde marchand en construction, le carnaval v\u00e9nitien, man\u00e8ge tourbillonnant qui tout absorbe et tout corrompt. Avec le ghetto, Venise conclut des contrats d\u2019emprunt scell\u00e9s dans des billets sur lesquels elle entretient la plus grande discr\u00e9tion; avec les eldorados enchant\u00e9s, Venise noue des pactes matrimoniaux entour\u00e9s de fastes somptueux. Mais, dans les deux cas, elle ne se prive pas de se lib\u00e9rer de ces encombrants engagements d\u00e8s lors que ceux-ci cessent de lui profiter. Venise, sous le signe de Mercure (<em>merces, mercy \u2014 <\/em>marchandises, mis\u00e9ricorde), pour le meilleur et pour le pire \u2014 si on se souvient que Mercure-Herm\u00e8s, le dieu des commer\u00e7ants, est aussi celui des voleurs, le dieu de la communication, mais aussi celui des tricheurs.<\/p>\n<p>On notera aussi, \u00e0 suivre Shakespeare en tout cas, qu\u2019entre l\u2019Eldorado et le ghetto (troisi\u00e8me c\u00f4t\u00e9 du triangle), les rapports ne sont pas plus tendres : ils sont plus cruels encore. C\u2019est Portia qui, depuis Belmont, ourdit le pi\u00e8ge du tribunal dans lequel succombera Shylock. C\u2019est \u00e0 Belmont que Jessica, la fille du financier, vient abriter sa forfaiture. C\u2019est \u00e0 Belmont encore qu\u2019\u00e0 l\u2019acte V, le Rialto et l\u2019Eldorado f\u00eatent leur tranquillit\u00e9 retrouv\u00e9e dans le refoulement le plus total du sort odieux r\u00e9serv\u00e9 \u00e0 Shylock, naturel du ghetto.<\/p>\n<h4 id=\"9d5-1ed-496-b75-bb8\">a.\u00a0\u00a0\u00a0 Joueurs\u00a0: quatre personnages principaux<\/h4>\n<p>Comme souvent dans les com\u00e9dies de Shakespeare, les personnages abondent; il est possible cependant d\u2019identifier quatre joueurs principaux que nous aborderons par ordre croissant de complexit\u00e9\u00a0: Bassanio, Portia, Antonio, Shylock. Pour les trois derniers d\u2019entre eux, l\u2019exercice sera moins ais\u00e9 qu\u2019il n\u2019y para\u00eet, chacun rec\u00e9lant une s\u00e9rieuse part de myst\u00e8re. Dans une pi\u00e8ce o\u00f9, nous le verrons, les apparences sont syst\u00e9matiquement trompeuses, le \u00ab\u00a0connais-toi toi-m\u00eame\u00a0\u00bb n\u2019est certes pas un conseil superflu, comme le rappelle indirectement Portia au d\u00e9but de la sc\u00e8ne des coffrets<a href=\"#_ftn17\" name=\"_ftnref17\">[17]<\/a>.<\/p>\n<h5 id=\"309-96e-46b-a76-9c0\">i.\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Bassanio, l\u00e9ger comme le champagne<\/h5>\n<p>Pur produit de l\u2019\u00e9lite sociale v\u00e9nitienne, Bassanio ne semble cependant avoir d\u2019autre m\u00e9rite que son esprit et sa beaut\u00e9. Bassanio est aimable sans qu\u2019on sache r\u00e9ellement pourquoi (mais l\u2019amour n\u2019est-il pas aveugle comme la fortune?). Sa fortune, du reste, semble ne lui venir que de ses amours; il est le type m\u00eame du <em>dowry hunter<\/em>, le chasseur de dot et d\u2019h\u00e9ritage<a href=\"#_ftn18\" name=\"_ftnref18\">[18]<\/a>. Il n\u2019h\u00e9site d\u2019ailleurs pas \u00e0 se comparer lui-m\u00eame \u00e0 Jason lanc\u00e9 sur la piste de la toison d\u2019or<a href=\"#_ftn19\" name=\"_ftnref19\">[19]<\/a>.<\/p>\n<p>Bassanio est aim\u00e9 \u2014 sinc\u00e8rement, sans r\u00e9serve \u2014 \u00e0 la fois par Antonio et par Portia. On sait les risques que le marchand prendra pour soutenir les entreprises de son ami. Du reste, Bassanio reconna\u00eetra que \u00ab\u00a0[c]\u2019est \u00e0 vous, Antonio, que je dois le plus en argent comme en amour\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn20\" name=\"_ftnref20\">[20]<\/a>. Dans son chef, en tout cas, cet amour para\u00eet d\u00e9pourvu de toute composante homosexuelle \u2014 il doit sans doute consid\u00e9rer Antonio comme le g\u00e9n\u00e9reux parrain du clan. \u00c0 l\u2019\u00e9gard de Portia, en revanche, son amour semble sinc\u00e8re, quoique, bien entendu, totalement int\u00e9ress\u00e9 \u2014 comme si rien de gratuit ne pouvait se faire dans ce clan qui affiche cependant son d\u00e9tachement \u00e0 l\u2019\u00e9gard des contingences mat\u00e9rielles.<\/p>\n<p>En amour comme en affaires, Bassanio est donc le prototype du joueur v\u00e9nitien pass\u00e9 ma\u00eetre dans l\u2019art de mener ses entreprises avec l\u2019argent des autres (c\u2019est l\u2019argent d\u2019Antonio qui lui vaut le c\u0153ur de Portia et c\u2019est ensuite \u00e0 l\u2019aide de l\u2019argent de Portia qu\u2019il se propose de racheter le c\u0153ur d\u2019Antonio). Le march\u00e9, du reste, para\u00eet \u00e9quilibr\u00e9\u00a0: la fortune de son \u00e9pouse l\u2019autorise \u00e0 racheter toutes ses dettes, en m\u00eame temps qu\u2019il lib\u00e8re la belle d\u2019un \u00ab\u00a0lourd h\u00e9ritage paternel\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn21\" name=\"_ftnref21\">[21]<\/a>.<\/p>\n<p>In\u00e9vitablement, la l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 ludique de Bassanio rejaillit sur son discours\u00a0: s\u2019il multiplie les engagements verbaux, il semble n\u2019en tenir aucun. Deux exemples parmi d\u2019autres\u00a0: serment de ne jamais se s\u00e9parer de l\u2019anneau<a href=\"#_ftn22\" name=\"_ftnref22\">[22]<\/a>; offre de tout sacrifier, y compris sa jeune femme, pour sauver la vie de son ami<a href=\"#_ftn23\" name=\"_ftnref23\">[23]<\/a>. Les mots, doit-il penser, sont faits pour s\u2019en servir, et les cartes ne sont-elles pas rebattues \u00e0 chaque partie?<\/p>\n<h5 id=\"d7f-a62-4a5-a50-672\">ii.\u00a0\u00a0\u00a0 Portia, femme de t\u00eate et d\u2019action<\/h5>\n<p>Il est devenu impossible d\u2019aborder la figure de Portia comme celle d\u2019un personnage ordinaire. Dans le monde anglo-am\u00e9ricain \u00e0 tout le moins, la belle h\u00e9riti\u00e8re de Belmont s\u2019est hiss\u00e9e \u00e0 la hauteur d\u2019un personnage quasi-mythique, une ic\u00f4ne de la justice, le mod\u00e8le de la femme-juriste couronn\u00e9e de succ\u00e8s. Son plaidoyer en faveur de la <em>mercy<\/em> serait m\u00eame \u00e9tudi\u00e9 par c\u0153ur par des g\u00e9n\u00e9rations d\u2019\u00e9coliers anglais. Notons n\u00e9anmoins le caract\u00e8re ambigu de ce triomphe f\u00e9minin\u00a0: car c\u2019est d\u00e9guis\u00e9e en homme que se produit Portia, et, \u00e0 la r\u00e9flexion, la substance de son discours, en d\u00e9finitive hyper-l\u00e9galiste, s\u2019av\u00e8re plus masculin que ceux qu\u2019elle pr\u00e9tend d\u00e9passer. M\u00eame teint\u00e9e de f\u00e9minisme, la lecture id\u00e9alisante de la cl\u00e9mence s\u2019av\u00e8re donc frapp\u00e9e au coin de l\u2019ambigu\u00eft\u00e9.<\/p>\n<p>Il reste que Portia est la femme qui r\u00e9ussit \u2014 tout semble en effet lui sourire\u00a0: fortune, amours et justice, trois figures aveugles (\u00e0 moins qu\u2019elles ne soient <em>masqu\u00e9es, travesties<\/em> comme tout ce qui compte \u00e0 Venise), trois figures qu\u2019elle incarne avec bonheur et qui semblent se superposer et s\u2019identifier naturellement en sa personne.<\/p>\n<p>Trop beau sans doute pour \u00eatre vrai; il faut donc y regarder de plus pr\u00e8s. Nous connaissons d\u00e9j\u00e0 l\u2019essentiel\u00a0: la jeune et riche orpheline, rayonnante dans son Eden enchanteur, objet des volont\u00e9s posthumes pour le moins \u00e9nigmatiques de son p\u00e8re, se r\u00e9v\u00e9lera finalement une femme de t\u00eate, \u00e0 bien des \u00e9gards plus d\u00e9cid\u00e9e que les v\u00e9nitiens de son entourage.<\/p>\n<p>On ne peut cependant suspecter la sinc\u00e9rit\u00e9 de son attachement \u00e0 Bassanio. C\u2019est un mariage d\u2019amour qu\u2019elle pr\u00e9tend contracter<a href=\"#_ftn24\" name=\"_ftnref24\">[24]<\/a>\u00a0: elle revendique de d\u00e9sormais tout partager avec son bien-aim\u00e9 et proclame haut et fort \u00eatre \u00ab\u00a0sa moiti\u00e9\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn25\" name=\"_ftnref25\">[25]<\/a>.<\/p>\n<p>Au-del\u00e0 de ce portrait idyllique, Portia se r\u00e9v\u00e8le cependant rus\u00e9e, intrigante, d\u00e9pourvue de toute esp\u00e8ce de scrupules pour arriver \u00e0 ses fins, notamment chaque fois qu\u2019il s\u2019agit de pr\u00e9server son couple et son mari. Elle fausse \u00e0 deux reprises l\u2019\u00e9preuve des coffrets pour orienter le hasard dans le sens d\u00e9sir\u00e9<a href=\"#_ftn26\" name=\"_ftnref26\">[26]<\/a>\u00a0: une premi\u00e8re fois en posant un grand verre de vin sur le mauvais coffret pour \u00e9garer le neveu du Duc de Saxe, afflig\u00e9 d\u2019alcoolisme<a href=\"#_ftn27\" name=\"_ftnref27\">[27]<\/a>, et une seconde fois en orientant discr\u00e8tement Bassanio vers le coffret de plomb (<em>lead<\/em> en anglais) en entonnant une petite ritournelle dont les rimes en \u00ab\u00a0ed\u00a0\u00bb \u00e9voquent le plomb de m\u00eame que les \u00ab\u00a0ding, dong\u00a0\u00bb (des cloches en plomb) qu\u2019elle se met \u00e0 fredonner au moment d\u00e9cisif<a href=\"#_ftn28\" name=\"_ftnref28\">[28]<\/a>. Faut-il rappeler par ailleurs l\u2019incroyable culot dont elle fait montre en se pr\u00e9sentant au tribunal comme <em>deus ex machina<\/em> avec le succ\u00e8s que l\u2019on sait?<\/p>\n<p>Mais ce n\u2019est pas seulement lors de la sc\u00e8ne du tribunal que Portia r\u00e9v\u00e8le sa ma\u00eetrise. C\u2019est d\u00e8s le d\u00e9part qu\u2019elle se pr\u00e9sente comme un sujet d\u00e9sirant autonome et non comme une simple monnaie d\u2019\u00e9change<a href=\"#_ftn29\" name=\"_ftnref29\">[29]<\/a>. Tout l\u2019\u00e9pisode des coffrets d\u00e9montre sa capacit\u00e9 \u00e0 orienter dans le sens de ses vues les volont\u00e9s masculines auxquelles elle se conforme cependant\u00a0: fille et femme soumise en apparence, et pourtant gagnante \u00e0 tous les coups. C\u2019est elle qui, en d\u00e9finitive, choisit le pr\u00e9tendant de son c\u0153ur; et l\u2019all\u00e9geance qu\u2019elle lui manifeste est une mainmise aussi bien. D\u00e8s ce moment, c\u2019est elle qui prend les choses en mains. Elle aussit\u00f4t son jeune \u00e9poux \u00e0 Venise r\u00e9gler \u00ab\u00a0l\u2019affaire Shylock\u00a0\u00bb \u00e0 l\u2019aide des monceaux d\u2019or qu\u2019elle met d\u00e9sormais \u00e0 sa disposition \u2014 usant pour la circonstance d\u2019un langage commercial multiplicateur parfaitement en phase avec la logique \u00e9conomico-magique de l\u2019imaginaire v\u00e9nitien\u00a0: \u00ab\u00a0Vous aurez de l\u2019or pour acquitter vingt fois cette dette minime\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn30\" name=\"_ftnref30\">[30]<\/a>.<\/p>\n<p>En conclusion, ne devrait-on pas penser que les habits masculins dont elle s\u2019affuble, loin de dissimuler son \u00eatre v\u00e9ritable, le r\u00e9v\u00e8lent au contraire? \u00ab\u00a0[A]ccomplished with that we lack\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn31\" name=\"_ftnref31\">[31]<\/a> dit Portia d\u2019elles-m\u00eames \u00e0 N\u00e9rissa, avant leur entr\u00e9e en sc\u00e8ne au tribunal \u2014 \u00ab\u00a0pourvues de ce dont nous manquons\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn32\" name=\"_ftnref32\">[32]<\/a>. Elle ne croit pas si bien dire\u00a0: de ce que lui manque, Portia est singuli\u00e8rement bien pourvue en effet.<\/p>\n<h5 id=\"984-0cf-440-b28-a87\">iii.\u00a0\u00a0 Antonio, d\u00e9pressif et pervers<\/h5>\n<p>Et voici le \u00ab\u00a0marchand\u00a0\u00bb de Venise\u00a0: riche n\u00e9gociant, grand armateur, dandy et \u00e2g\u00e9, il donne le ton sur le Rialto. Une solide r\u00e9putation de largesse l\u2019accompagne \u2014 ne pr\u00eate-t-il pas sans int\u00e9r\u00eat? Mais pourquoi donc est-il si triste (<em>sad<\/em>) en lev\u00e9e de rideau? Ses amis en discourent, comme des g\u00e9n\u00e9rations de critiques apr\u00e8s eux. Seraient-ce les risques financiers qu\u2019il a pris? Il \u00e9carte cette interpr\u00e9tation d\u2019un revers de la main. Alors, c\u2019est qu\u2019il est amoureux? \u00ab\u00a0Fi!\u00a0\u00bb, r\u00e9pond-il, sans doute un peu trop vivement pour qu\u2019on le croie tout \u00e0 fait<a href=\"#_ftn33\" name=\"_ftnref33\">[33]<\/a>\u2014 son homosexualit\u00e9 ne fait en effet gu\u00e8re de doute, et l\u2019id\u00e9e de ne pas revoir Bassanio lui arrache des larmes. En fait, Antonio ignore lui-m\u00eame la cause de sa m\u00e9lancolie; il y a un myst\u00e8re \u00ab\u00a0Antonio\u00a0\u00bb, mais le fait est qu\u2019il ballade sa d\u00e9pression sur les quais de la lagune. Il y a du Faust chez ce grand professionnel vieillissant que rien ne semble plus \u00e9mouvoir, lui qui a tout vu, tout \u00e9prouv\u00e9, tout obtenu. Alors, pour s\u2019offrir de nouveaux frissons, comme Faust encore, il passera un pacte avec le diable (Shylock, on le verra, est ainsi d\u00e9sign\u00e9 \u00e0 de multiples reprises); comme Faust, il prendra les risques les plus insens\u00e9s \u2014 ainsi agissent les \u00eatres qui, ne trouvant plus de limites \u00e0 leurs d\u00e9sirs, en viennent \u00e0 d\u00e9fier dangereusement la r\u00e9alit\u00e9.<\/p>\n<p>Et pourtant, diront d\u2019autres, n\u2019est-il pas admirable, ce marchand qui expose sa vie pour racheter la dette de son ami? Cette fois, c\u2019est le mod\u00e8le christique qui est mobilis\u00e9<a href=\"#_ftn34\" name=\"_ftnref34\">[34]<\/a>. Qui est donc cet Antonio\u00a0: \u00e2me damn\u00e9e faustienne ou personnage quasi-christique?<\/p>\n<p>Ses attitudes ne permettent pas d\u2019interpr\u00e9tation d\u00e9cisive, d\u00e8s lors qu\u2019elles ne laissent pas d\u2019\u00eatre paradoxales. D\u2019une part, Antonio affiche un comportement pour le moins passif et r\u00e9sign\u00e9, comme s\u2019il n\u2019attendait plus rien de la vie. Il se met en marge des affaires et de leurs contraintes, il n\u00e9glige de faire assurer ses navires (dans une ville o\u00f9 les courtiers pullulent)<a href=\"#_ftn35\" name=\"_ftnref35\">[35]<\/a>; et lui qui, dit-on, b\u00e9n\u00e9ficie d\u2019un immense cr\u00e9dit, ne trouve pas d\u2019autre pr\u00eateur que son pire ennemi<a href=\"#_ftn36\" name=\"_ftnref36\">[36]<\/a>. Il se compare lui-m\u00eame \u00e0 la brebis galeuse du troupeau<a href=\"#_ftn37\" name=\"_ftnref37\">[37]<\/a> et s\u2019apitoie sur son sort avec une complaisance narcissique. Mais, d\u2019autre part, il ne cesse de prendre des initiatives d\u00e9cisives\u00a0: il joue sa fortune en engageant simultan\u00e9ment tous ces vaisseaux, pousse Bassanio dans les bras de Portia, engage Shylock \u00e0 contracter avec lui (ourdissant ainsi le pi\u00e8ge qu\u2019on dira), impose les conditions draconiennes de la gr\u00e2ce qui sera finalement accord\u00e9e \u00e0 l\u2019usurier, et persuade Bassanio de se s\u00e9parer de l\u2019anneau de Portia. Voil\u00e0 beaucoup pour un <em>has been<\/em> m\u00e9lancolique.<\/p>\n<p>Il nous faut donc poursuivre plus avant la discussion de son personnage. Ce ne sera qu\u2019au terme de l\u2019analyse juridique que le portrait d\u2019Antonio se pr\u00e9cisera. Nous y d\u00e9couvrirons alors une figure qu\u2019il faudra bien appeler perverse\u00a0: celle d\u2019un joueur pathologique qui s\u2019emploie \u00e0 miner les r\u00e8gles<a href=\"#_ftn38\" name=\"_ftnref38\">[38]<\/a> et \u00e0 briser les engagements (les siens et ceux des autres), celle d\u2019un manipulateur de g\u00e9nie qui s\u2019ali\u00e8ne d\u2019autant plus fortement ses d\u00e9biteurs qu\u2019il les oblige sans int\u00e9r\u00eat, celle d\u2019un sadique qui recherche la destruction morale de ses adversaires. Ce personnage un peu en retrait, m\u00e9lancolique et apparemment r\u00e9sign\u00e9, pourrait bien \u00eatre l\u2019\u00e2me damn\u00e9e de la pi\u00e8ce. Ce n\u2019est sans doute pas un hasard si Shakespeare l\u2019a intitul\u00e9e \u00ab\u00a0Le Marchand de Venise\u00a0\u00bb et non pas, \u00e0 l\u2019exemple de Marlowe et de son <em>Juif de Malte<\/em>, le <em>Juif<\/em> de Venise.<\/p>\n<h5 id=\"8ef-722-499-bed-bba\">iv.\u00a0\u00a0 Shylock, \u00ab\u00a0Je veux la loi\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn39\" name=\"_ftnref39\">[39]<\/a><\/h5>\n<p>Il y a aussi beaucoup de complexit\u00e9 dans le personnage de Shylock\u00a0: s\u2019il concentre et assume tous les st\u00e9r\u00e9otypes du Juif honni, il parvient cependant \u00e0 susciter la compassion et \u00e0 tendre aux chr\u00e9tiens un miroir mim\u00e9tique. Mais surtout, au-del\u00e0 des clich\u00e9s et des id\u00e9es re\u00e7ues, il suscite une interrogation universelle sur les motivations qui poussent un \u00eatre humain \u00e0 s\u2019engager dans un pacte aussi fou que celui qui le lie \u00e0 son ennemi et qui le conduisent \u00e0 en r\u00e9clamer, de fa\u00e7on quasi suicidaire, l\u2019ex\u00e9cution en justice.<\/p>\n<p>Dans cette Venise masqu\u00e9e, tout se passe comme si Shylock avait d\u00e9cid\u00e9 d\u2019adh\u00e9rer sans distance au masque que les V\u00e9nitiens lui attribuent depuis toujours\u00a0: celle du Juif cruel, avare, diabolique. \u00c0 neuf reprises, il sera explicitement trait\u00e9 de d\u00e9mon<a href=\"#_ftn40\" name=\"_ftnref40\">[40]<\/a>; pas une fois il ne rejettera l\u2019accusation, comme s\u2019il \u00e9tait totalement inutile de discuter. Il ne fait du reste jamais myst\u00e8re de son ressentiment et de la soif de vengeance qui l\u2019anime. Il est, en somme, le bouc \u00e9missaire, plus vrai que nature, dont la position v\u00e9nitienne, chr\u00e9tienne et bien pensante, a besoin pour afficher sa sup\u00e9riorit\u00e9 morale<a href=\"#_ftn41\" name=\"_ftnref41\">[41]<\/a>.<\/p>\n<p>Plusieurs traits concourent \u00e0 ce portrait caricatural\u00a0: il cite r\u00e9guli\u00e8rement la Bible, notamment pour justifier la pratique de l\u2019usure; il a l\u2019\u00e9locution solennelle, comminatoire et r\u00e9p\u00e9titive, \u00e0 la mani\u00e8re des vieux proph\u00e8tes de l\u2019ancien Testament<a href=\"#_ftn42\" name=\"_ftnref42\">[42]<\/a>, il fait tout pour se rendre impardonnable et appelle sur sa t\u00eate la mal\u00e9diction des si\u00e8cles<a href=\"#_ftn43\" name=\"_ftnref43\">[43]<\/a>. Brandissant son couteau au-dessus de la t\u00eate de son rival, il semble dire aux chr\u00e9tiens\u00a0: \u00ab\u00a0vous me traitez de chien? Eh bien voyez comme je mords!\u00a0\u00bb. Somm\u00e9 de se justifier devant le tribunal, il n\u2019invoque que son bon plaisir \u2014 il ne peut pas \u00ab\u00a0sentir\u00a0\u00bb Antonio. Toute sa tirade multiplie les allusions animales (le rat qui empeste, le porc qui baille, le chat qui erre)<a href=\"#_ftn44\" name=\"_ftnref44\">[44]<\/a>, comme s\u2019il entendait abolir toute humanit\u00e9 et se ravaler aux rangs des humeurs les plus primitives (\u00ab\u00a0c\u2019est mon humeur\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn45\" name=\"_ftnref45\">[45]<\/a>).<\/p>\n<p>Mais, aussi paradoxal que cela paraisse, Shylock, dans l\u2019outrance de sa propre caricature, parvient \u00e0 \u00e9veiller la compassion et \u00e0 susciter des interrogations, au moins dans le chef des spectateurs contemporains. Il fait mouche au moins \u00e0 deux reprises, lorsqu\u2019il \u00e9voque le mim\u00e9tisme entre Juifs et chr\u00e9tiens. Une premi\u00e8re fois face aux amis d\u2019Antonio dans la c\u00e9l\u00e8bre tirade\u00a0: \u00ab\u00a0un Juif a-t-il pas des yeux? un Juif a-t-il pas des mains, des organes, des proportions, des sens, des \u00e9motions, des passions?\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn46\" name=\"_ftnref46\">[46]<\/a> Si les chr\u00e9tiens se vengent du tort que leur font les Juifs, pourquoi s\u2019\u00e9tonner que ces derniers leur rendent la pareille? \u00ab\u00a0La vilenie que vous m\u2019enseignez je la pratiquerai et ce sera dur, mais je veux surpasser mes ma\u00eetres\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn47\" name=\"_ftnref47\">[47]<\/a>, lance le r\u00e9prouv\u00e9 \u00e0 la face des superbes. Shylock ass\u00e9nera encore cette morale, cette fois \u00e0 la face du Doge qui l\u2019enjoint de renoncer \u00e0 sa livre de chair\u00a0: \u00ab\u00a0elle m\u2019appartient\u00a0\u00bb, r\u00e9pond l\u2019usurier, exactement comme vous appartiennent vos esclaves que vous traitez comme des mules, alors qu\u2019il s\u2019agit bien d\u2019\u00eatres humains<a href=\"#_ftn48\" name=\"_ftnref48\">[48]<\/a>. Mais, bien entendu, les superbes ne se reconna\u00eetront pas dans ce miroir qui a la cruaut\u00e9 de la v\u00e9rit\u00e9<a href=\"#_ftn49\" name=\"_ftnref49\">[49]<\/a>.<\/p>\n<p>Par ailleurs, notre si\u00e8cle, plus social assur\u00e9ment que celui de Shakespeare, a compris que l\u2019attachement passionn\u00e9 \u00e0 la loi, et m\u00eame \u00e0 la lettre de la loi, \u00e9tait une attitude courante, et somme toute rationnelle, dans le chef des parias pour lesquels une loi, m\u00eame inique, vaut encore mieux que l\u2019arbitraire total des puissants<a href=\"#_ftn50\" name=\"_ftnref50\">[50]<\/a>. Le l\u00e9galisme de Shylock cesse alors d\u2019\u00eatre ridicule \u2014 il n\u2019est que l\u2019indice de l\u2019attachement des groupes minoritaires au peu qu\u2019ils ont obtenu. On pourra soutenir \u00e9galement que ce l\u00e9galisme n\u2019est que la face juridique de l\u2019imp\u00e9ratif moral du respect de la parole donn\u00e9e; et, de ce point vue, on ne peut nier que Shylock soit un homme de parole \u2014 on mesure par exemple la souffrance, non feinte, qu\u2019il \u00e9prouve lorsqu\u2019il apprend la perte de la bague de fian\u00e7ailles qu\u2019il avait re\u00e7ue de son \u00e9pouse<a href=\"#_ftn51\" name=\"_ftnref51\">[51]<\/a>. Enfin, il ne faut pas beaucoup d\u2019imagination pour se repr\u00e9senter ce que sera pour lui l\u2019Acte V (apr\u00e8s le verdict inique qui l\u2019a frapp\u00e9 et pendant que les V\u00e9nitiens c\u00e9l\u00e8brent en famille leur triomphe \u00e0 Belmont)<a href=\"#_ftn52\" name=\"_ftnref52\">[52]<\/a>.<\/p>\n<p>D\u00e8s lors que le masque est enlev\u00e9 du visage de Shylock et que nous y reconnaissons une part de nous-m\u00eame, l\u2019interrogation est relanc\u00e9e, une vraie question se pose\u00a0: quel est cet homme qui proclame \u00ab\u00a0Je veux la loi\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn53\" name=\"_ftnref53\">[53]<\/a>? L\u2019expression sugg\u00e8re deux significations qui se surd\u00e9terminent mutuellement\u00a0: \u00ab\u00a0je revendique quelque chose en justice, j\u2019exige mon droit\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0je veux le droit; ma passion, mon d\u00e9sir, c\u2019est le droit\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn54\" name=\"_ftnref54\">[54]<\/a>. Que cache cette passion juridique? Passion\u00a0: \u00e0 la fois surinvestissement affectif et \u00e9preuve mortelle qui conduit \u00e0 la crucifixion.<\/p>\n<p>Pourquoi Shylock s\u2019identifie-t-il \u00e0 son billet (<em>my bond, I want my bond<\/em>) au point d\u2019en faire un talisman, un f\u00e9tiche, un destin? Pourquoi, contrairement \u00e0 toutes ses habitudes, consent-il ce pr\u00eat sans int\u00e9r\u00eats? Flatt\u00e9 de venir en aide au glorieux marchand, cherche-t-il \u00e0 s\u2019int\u00e9grer dans la communaut\u00e9 v\u00e9nitienne, ou anticipe-t-il, avec jubilation, une possible vengeance? Pourquoi s\u2019ent\u00eate-t-il jusqu\u2019\u00e0 l\u2019absurde, bien au-del\u00e0 du point de non-retour, au cours du proc\u00e8s? Est-il \u00ab\u00a0esclave de la lettre\u00a0\u00bb par temp\u00e9rament comme l\u2019Angelo de <em>Mesure pour mesure<\/em>, ou par atavisme, comme tant de lecteurs doivent le penser? A-t-il une conception \u00ab\u00a0magique\u00a0\u00bb de la loi qui devrait toujours se d\u00e9rouler m\u00e9caniquement, selon son prescrit? Est-il un rebelle fanatique, attach\u00e9 \u00e0 la force r\u00e9volutionnaire du droit positif, comme le Micha\u00ebl Kholhaas de von Kleist est un rebelle fanatique attach\u00e9 \u00e0 la force r\u00e9volutionnaire du droit naturel?<\/p>\n<p>Ici encore, il nous faudra attendre l\u2019analyse juridique approfondie de la pi\u00e8ce pour \u00e9clairer ces questions et pr\u00e9ciser le portrait de Shylock. On devine, \u00e0 ce stade, qu\u2019aveugl\u00e9 de ressentiment, et tr\u00e8s na\u00eff sans doute sur la v\u00e9ritable nature de la loi, Shylock est tomb\u00e9 \u00e0 pieds joints dans le pi\u00e8ge que lui tendait Antonio. Comme si c\u2019\u00e9tait le pervers masochiste qui avait suscit\u00e9 la cruaut\u00e9 de l\u2019illusoire bourreau.<\/p>\n<h3 id=\"4f0-06b-443-ba2-8e7\">3.\u00a0\u00a0\u00a0 Enjeux\u00a0: les mises et les risques<\/h3>\n<p>Tout jeu implique des pi\u00e8ces ou des jetons que l\u2019on \u00e9change, risque, perd ou accumule. Dans <em>Le<\/em> <em>Marchand de Venise<\/em> ils sont nombreux et diversifi\u00e9s.<\/p>\n<p>Les mises d\u2019Antonio, ce sont d\u2019abord ses galions qu\u2019il lance sur les mers dans d\u2019improbables aventures commerciales\u00a0: six au total, dont on perd la trace, qu\u2019on donne bient\u00f4t pour disparus corps et biens, et dont on finit par en retrouver trois miraculeusement. Mais son gage principal n\u2019est rien de moins que son c\u0153ur lui-m\u00eame \u2014 la fameuse livre de chair dont on parle tout le temps et qu\u2019on ne voit jamais. Mais, au vrai, les V\u00e9nitiens ont-ils seulement un c\u0153ur? Antonio n\u2019aurait-il gag\u00e9 que du vent?<\/p>\n<p>Les objets de Shylock, quant \u00e0 eux, sont r\u00e9els, sans doute trop r\u00e9els \u2014 \u00e0 vrai dire, triviaux et d\u00e9plac\u00e9s; comme ce couteau qu\u2019il aiguise \u00e0 l\u2019entame du proc\u00e8s, trop confiant dans son <em>bond<\/em>. Ou la balance, qu\u2019il exhibe au cours de la m\u00eame sc\u00e8ne, et qui \u00e0 ses yeux repr\u00e9sente le symbole irr\u00e9futable du commerce et de la justice \u2014 de la justice de son commerce, elle qui lui permettra de peser la livre de chair <em>au plus juste. <\/em>Pauvre Shylock qui reste d\u00e9pourvu du troisi\u00e8me attribut de la justice \u2014 le bandeau de la clairvoyance paradoxale qui lui permettrait de voir ce qui cr\u00e8ve les yeux de tous\u00a0: jamais un Juif n\u2019obtiendra d\u2019un tribunal v\u00e9nitien une livre de chr\u00e9tien. Finalement, ne lui restera, \u00e0 l\u2019issue du proc\u00e8s, que la corde pour se pendre que lui offre gracieusement, en mani\u00e8re de plaisanterie encore, le cruel Gratiano.<\/p>\n<p>Portia, l\u2019h\u00e9ro\u00efne de Belmont, est entour\u00e9e de nombreuses mises. Les coffrets, bien \u00e9videmment, dont un seul contient son portrait et la cl\u00e9 de son c\u0153ur. Ces coffrets qui \u00e9garent tous ses pr\u00e9tendants sauf celui qu\u2019elle s\u2019est choisi. Les anneaux aussi (le sien et celui de sa suivante-doublure) qui marquent son emprise sur Bassanio et qu\u2019elle parvient \u00e0 se r\u00e9approprier au moment m\u00eame o\u00f9 elle semble le perdre. \u00c0 rapprocher de la bague que Jessica vole \u00e0 son p\u00e8re et qu\u2019elle \u00e9change contre un singe (symbole de luxure)<a href=\"#_ftn55\" name=\"_ftnref55\">[55]<\/a>. Portia, ce sont encore les d\u00e9guisements dont elle s\u2019affuble au tribunal (\u00e0 rapprocher de ceux que rev\u00eat Jessica pour s\u2019\u00e9chapper de la maison paternelle), et les livres de droit qu\u2019elle est cens\u00e9e avoir compuls\u00e9s chez le grand juriste Bellario et qui doivent accr\u00e9diter sa jeune science juridique.<\/p>\n<p>Entre ces diff\u00e9rents joueurs circule l\u2019argent\u00a0: les 3\u00a0000 ducats emprunt\u00e9s par Bassanio, pr\u00eat\u00e9s par Shylock (qui lui-m\u00eame les tient de son confr\u00e8re Tubal), garantis par Antonio, et ensuite plusieurs fois d\u00e9multipli\u00e9s (au moins virtuellement) par Portia et les amis d\u2019Antonio pour l\u2019arracher aux griffes de son inflexible cr\u00e9ancier.<\/p>\n<p>Dans le jeu shakespear\u00e9en ce sont aussi les textes qui circulent, porteurs d\u2019ambigu\u00eft\u00e9s et d\u2019\u00e9nigmes, enjeux d\u2019interpr\u00e9tations contradictoires, sources de toutes sortes de malentendus. La lettre de change elle-m\u00eame, assortie de sa fameuse clause, le testament du p\u00e8re de Portia, les grimoires symboliques qui accompagnent chacun des coffrets, les lettres d\u2019Antonio \u00e0 Bassanio, de Ballario au juge&#8230;<\/p>\n<h3 id=\"dd8-8ce-495-b7e-f23\">4.\u00a0\u00a0\u00a0 \u00ab\u00a0Faites vos jeux, rien ne va plus\u00a0\u00bb\u00a0: tours de passe-passe et coups fourr\u00e9s<\/h3>\n<p>La partie s\u2019engage, les cartes sont distribu\u00e9es, les d\u00e9s jet\u00e9s. Suivons leurs mouvements.<\/p>\n<p>Antonio, convenons-en, joue gros\u00a0: il prend des risques \u00e9normes en aventurant toute sa flotte d\u2019un seul coup \u2014 un risque \u00e0 la mesure du gain esp\u00e9r\u00e9\u00a0: 27 000 ducats. Il double encore la mise en engageant sa propre livre de chair. Au final, cependant, il r\u00e9cup\u00e8re presque tout\u00a0: la moiti\u00e9 de ses navires (et donc aussi la plus-value de leur cargaison) et, bien entendu, son int\u00e9grit\u00e9 corporelle. Le jeu serait-il truqu\u00e9? Assur\u00e9ment\u00a0: on conna\u00eet le subterfuge qui permet \u00e0 Portia, d\u00e9guis\u00e9e en juriste, d\u2019emporter la conviction du tribunal et de d\u00e9faire Shylock. Mais il faut relever aussi que le sort des six galions n\u2019a jamais relev\u00e9 que de la rumeur<a href=\"#_ftn56\" name=\"_ftnref56\">[56]<\/a>, avant que Portia n\u2019exhibe, <em>in fine<\/em>, une lettre myst\u00e9rieuse rapportant le retour au port de trois navires \u00ab\u00a0richement charg\u00e9s\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn57\" name=\"_ftnref57\">[57]<\/a>. Est-il incongru de s\u2019interroger sur l\u2019origine de ces rumeurs et de se demander \u00e0 qui elles profitent?<\/p>\n<p>Face \u00e0 lui, Shylock semble immobile\u00a0: il ne joue pas et ne prend pas de risques \u2014 \u00e0 l\u2019exception de ce billet fatal qu\u2019il va signer sans r\u00e9clamer d\u2019int\u00e9r\u00eats. Il se contente d\u2019en appeler \u00e0 la loi et de r\u00e9clamer son d\u00fb. Et pourtant, au final, il se retrouve compl\u00e8tement d\u00e9pouill\u00e9, \u00ab\u00a0lessiv\u00e9\u00a0\u00bb comme on dit dans le monde des joueurs. Il perd toute ma\u00eetrise sur ses biens (on y reviendra) et il est contraint de se convertir \u00e0 cette religion chr\u00e9tienne qu\u2019il abhorre. Le retournement de situation est complet et sa situation exactement l\u2019inverse de celle de son ennemi\u00a0: celui-ci avait risqu\u00e9 sa fortune, et c\u2019est lui qui est ruin\u00e9, celui-ci avait engag\u00e9 son c\u0153ur, et c\u2019est lui qui perd son \u00e2me.<\/p>\n<p>Si l\u2019on envisage les personnages f\u00e9minins (Portia et Jessica), on aboutit \u00e0 un pareil constat. Portia, elle aussi, joue gros. La curieuse roulette matrimoniale qu\u2019a imagin\u00e9 son p\u00e8re ne risque rien de moins que sa personne\u00a0: son portrait cach\u00e9 dans un des trois coffrets, c\u2019est elle toute enti\u00e8re qui est engag\u00e9e (selon une logique de la synecdoque qui traverse toute la pi\u00e8ce). En confiant, dans la suite, l\u2019anneau matrimonial au volage Bassanio, elle rejoue symboliquement la sc\u00e8ne \u2014 elle se livre toute enti\u00e8re \u00e0 son nouveau seigneur et ma\u00eetre tout en le marquant d\u2019un indice de fid\u00e9lit\u00e9 qu\u2019elle saura suivre \u00e0 la trace. C\u2019est que, on le sait, Portia s\u2019y entend \u00e0 aider le hasard\u00a0: elle truque, \u00e0 deux reprises, l\u2019\u00e9preuve des coffrets et sa ruse au tribunal lui permet de r\u00e9cup\u00e9rer subtilement l\u2019anneau dont Bassanio l\u2019inconstant venait de se s\u00e9parer. Encore une fois, les gages et les mises n\u2019ont qu\u2019en apparence quitt\u00e9 le camp des V\u00e9nitiens, comme si le jeu n\u2019avait \u00e9t\u00e9 que virtuel.<\/p>\n<p>En revanche, c\u00f4t\u00e9 Shylock, les pertes engag\u00e9es par sa fille Jessica sont bien r\u00e9elles. Elle s\u2019enfuit r\u00e9ellement du domicile paternel, non sans emporter la caisse et se convertir au christianisme dans le m\u00eame mouvement. Comme si ce bilan n\u2019\u00e9tait pas suffisamment catastrophique, Shylock devra encore endurer la d\u00e9fection de son domestique, Lancelot, d\u00e9bauch\u00e9 au service du prodigue Bassanio.<\/p>\n<p>La \u00ab\u00a0gr\u00e2ce\u00a0\u00bb dont b\u00e9n\u00e9ficie finalement Shylock, \u00e0 l\u2019issue du proc\u00e8s, a-t-elle pour effet de r\u00e9tablir les balances? Qu\u2019on en juge\u00a0: dans un premier temps, le Doge, d\u00e9sireux de prouver la magnanimit\u00e9 des chr\u00e9tiens et leur sup\u00e9riorit\u00e9 morale sur les Juifs, accorde la vie sauve \u00e0 l\u2019usurier ainsi que la restitution de la moiti\u00e9 de ses biens (correspondant \u00e0 la part publique de la saisie). Rench\u00e9rissant sur ce beau geste, Antonio fait mine de renoncer \u00e0 la seconde moiti\u00e9 des biens de l\u2019usurier (la partie priv\u00e9e de l\u2019amende), non sans assortir cette renonciation de conditions diaboliques. Shylock renoncera \u00e0 sa foi, tandis que lui-m\u00eame, Antonio, fera don au mari chr\u00e9tien de Jessica de la moiti\u00e9 \u00ab\u00a0priv\u00e9e\u00a0\u00bb de la saisie tout en assurant la gestion de ces biens. Enfin, Shylock \u00e9tablira sur le champ un testament l\u00e9guant \u00e0 sa mort l\u2019ensemble de sa fortune \u00e0 sa fille ren\u00e9gate. On comprend que Shylock, terrass\u00e9 par un malaise, quitte la sc\u00e8ne sans un mot suppl\u00e9mentaire \u2014 sans doute attendait-on de lui qu\u2019il dise \u00ab\u00a0merci\u00a0\u00bb\u00a0: mais cette <em>mercy<\/em> chr\u00e9tienne l\u2019aura bris\u00e9, corps et biens. Un avenir de mis\u00e8res et d\u2019humiliations l\u2019attend, \u00e0 l\u2019image de ces maranes et autres <em>conversos<\/em> que leur conversion ne mettra jamais \u00e0 l\u2019abri des vexations et des poursuites.<\/p>\n<p>Au terme de ces diff\u00e9rents mouvements des gages et des mises, le bilan est facile \u00e0 \u00e9tablir\u00a0: il ne reste rien dans la colonne \u00ab\u00a0Shylock\u00a0\u00bb, toutes les valeurs ont rejoint la colonne \u00ab\u00a0clan des V\u00e9nitiens\u00a0\u00bb. Et la v\u00e9rit\u00e9 \u00e9clate\u00a0: seul Shylock a jou\u00e9 s\u00e9rieusement, ou plut\u00f4t seul Shylock ne jouait pas. C\u00f4t\u00e9 v\u00e9nitien, tout est au contraire marqu\u00e9 de la l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 du jeu, \u00e0 la mani\u00e8re de ces jeux d\u2019enfants o\u00f9 l\u2019on dispose de plusieurs vies et d\u2019un capital virtuellement infini. <em>Too big to fail <\/em>: Antonio est trop consid\u00e9rable pour tomber en faillite \u2014 le casino ne perd jamais d\u00e9finitivement.<\/p>\n<p>La morale de l\u2019histoire, c\u2019est Portia qui l\u2019administre \u00e0 ses hommes dans la sc\u00e8ne finale des anneaux \u00e0 Belmont. \u00ab\u00a0Voyez comme vous \u00eates inconstants\u00a0\u00bb, dit-elle aux V\u00e9nitiens; \u00ab\u00a0vous aviez jur\u00e9 de ne jamais vous s\u00e9parer de ces anneaux [&#8230;], vous n\u2019apprenez rien, vous restez des joueurs\u00a0\u00bb, r\u00e9torque-t-elle, amus\u00e9e, \u00e0 Bassanio qui, \u00e0 nouveau, jurait ses grands dieux et \u00e0 Antonio qui, \u00e0 nouveau, s\u2019appr\u00eatait \u00e0 cautionner les engagements de son ami. Cette morale l\u00e9g\u00e8re, et somme toute complice, dit la v\u00e9rit\u00e9 de Venise\u00a0: ici le risque est seulement virtuel, les engagements apparents et superficiels \u2014 rien n\u2019est vraiment engag\u00e9, car rien ne saurait troubler l\u2019ordre s\u00e9culaire de la S\u00e9r\u00e9nissime. C\u2019\u00e9tait folie \u2014 et trag\u00e9die \u2014 de Shylock que de s\u2019\u00eatre engag\u00e9 s\u00e9rieusement dans une repr\u00e9sentation de com\u00e9die.<\/p>\n<h1 id=\"db5-db1-422-b19-264\">II. Les morales de l\u2019histoire<\/h1>\n<p>Une intrigue aussi complexe et des personnages aussi ambivalents suscitent, on s\u2019en doute, des interpr\u00e9tations en sens divers. On y a vu, tour \u00e0 tour, une satire de la justice, ou, au contraire, une apologie du pardon, ou encore une pi\u00e8ce d\u2019inspiration marxiste avant la lettre. Sachant que notre ligne d\u2019interpr\u00e9tation principale est juridique<a href=\"#_ftn58\" name=\"_ftnref58\">[58]<\/a>, nous retiendrons ici quatre th\u00e8mes qui, chacun, autorisent des lectures sp\u00e9cifiques de la pi\u00e8ce \u2014 du reste plus compl\u00e9mentaires qu\u2019antagonistes\u00a0: le langage (partie\u00a0II-A), le jeu des apparences et de la v\u00e9rit\u00e9 (partie\u00a0II-B), le rapport Juifs-chr\u00e9tiens et l\u2019antis\u00e9mitisme pr\u00e9tendu de la pi\u00e8ce (partie\u00a0II-C), la confusion v\u00e9nitienne permanente entre choses et personnes, argent et amour (partie\u00a0II-D).<\/p>\n<h2 id=\"40e-33e-41d-b78-d0d\">A.\u00a0 Langage<\/h2>\n<p>La substance m\u00eame de l\u2019\u0153uvre dramatique est le langage; on ne devrait jamais aborder l\u2019analyse d\u2019une \u0153uvre qu\u2019apr\u00e8s ce passage oblig\u00e9\u00a0: loin d\u2019\u00eatre un d\u00e9tour, il nous conduit au c\u0153ur de la chose.<\/p>\n<p>\u00c0 cet \u00e9gard, le contraste est frappant \u2014 et r\u00e9v\u00e9lateur de leur rapport respectif \u00e0 la loi \u2014 entre l\u2019usage que font de la parole Shylock, d\u2019un c\u00f4t\u00e9, et les V\u00e9nitiens de l\u2019autre<a href=\"#_ftn59\" name=\"_ftnref59\">[59]<\/a>.<\/p>\n<p>Le langage de l\u2019usurier est sans d\u00e9tour, direct, pr\u00e9cis \u2014 souvent m\u00eame, on l\u2019a vu, r\u00e9p\u00e9titif. Il annonce ses engagements et il s\u2019y tient; il n\u2019a pas besoin d\u2019interpr\u00e8te ou de m\u00e9diateur. Surtout, lorsqu\u2019il jure, il est conscient de mobiliser une loi sup\u00e9rieure \u00e0 la loi humaine\u00a0: il mobilise une parole qui, si elle passe sans doute par sa bouche et la langue humaine, d\u00e9passe la langue humaine pour se fonder dans une source transcendante qui le lie irr\u00e9vocablement<a href=\"#_ftn60\" name=\"_ftnref60\">[60]<\/a>. Il refusera plusieurs fois la somme convenue, parce qu\u2019il a jur\u00e9 s\u2019en tenir au billet\u00a0: \u00ab\u00a0Je jure, sur mon \u00e2me, qu\u2019il n\u2019est pas au pouvoir de la <em>langue de l\u2019homme<\/em> de m\u2019\u00e9branler\u00a0\u00bb [nos italiques]<a href=\"#_ftn61\" name=\"_ftnref61\">[61]<\/a>. Parce qu\u2019il est fait devant le ciel, le jurement n\u2019est pas r\u00e9missible par une parole humaine.<\/p>\n<p>\u00c0 l\u2019oppos\u00e9, chez les Magnifiques, la parole est l\u00e9g\u00e8re et inconstante, comme tout le reste. On jure, on abjure, on se parjure, on promet, on se compromet, on s\u2019engage, on se d\u00e9gage \u2014 rien ne doit arr\u00eater le jeu mondain de la conversation. L\u2019ironie de l\u2019histoire, c\u2019est qu\u2019il reviendra \u00e0 Portia, dans l\u2019Acte V, d\u2019en administrer la le\u00e7on aux V\u00e9nitiens, elle m\u00eame qui faisait grief \u00e0 Shylock, dans l\u2019acte pr\u00e9c\u00e9dent, de s\u2019en tenir \u00e0 la parole donn\u00e9e. Ainsi, \u00e0 Bassanio qui vient, une fois de plus, de \u00ab\u00a0jurer par [s]es beaux yeux\u00a0\u00bb, elle r\u00e9pond, cinglante\u00a0: \u00ab\u00a0Notez bien ce discours! Dans mes deux yeux il voit double lui-m\u00eame, un dans chaque \u0153il. Jurez par votre double face, on croira ce serment\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn62\" name=\"_ftnref62\">[62]<\/a>. Perfide Venise (Albion?) qui dit blanc et noir \u00e0 la fois, qui dit le vrai et sugg\u00e8re le faux, qui dit une chose et en fait une autre. Mais, bien entendu, Bassanio-Janus n\u2019y entend rien car le voil\u00e0 d\u00e9j\u00e0 qui re-jure \u00e0 la r\u00e9plique suivante, et qu\u2019Antonio, \u00e0 nouveau, se porte garant de ce serment de joueur. Mais est-il vraiment dupe d\u00e8s lors que ce qu\u2019il garantit c\u2019est que son \u00ab ma\u00eetre ne violera plus jamais <em>sciemment<\/em> sa parole\u00a0\u00bb [nos italiques]<a href=\"#_ftn63\" name=\"_ftnref63\">[63]<\/a>?<\/p>\n<h2 id=\"65e-2b1-4f7-8da-45d\">B.\u00a0 La com\u00e9die des apparences<\/h2>\n<p>De nombreux commentateurs voient dans l\u2019opposition entre la r\u00e9alit\u00e9 et les apparences le motif central et le fil conducteur de la pi\u00e8ce<a href=\"#_ftn64\" name=\"_ftnref64\">[64]<\/a>. \u00ab\u00a0Ne vous fiez pas aux apparences\u00a0\u00bb, telle serait la morale de cette histoire \u2014 ainsi, c\u2019est la vengeance qui triomphe sous le masque de la mis\u00e9ricorde.<\/p>\n<p>D\u2019innombrables indices accr\u00e9ditent cette interpr\u00e9tation, comme si Shakespeare s\u2019ing\u00e9niait lui-m\u00eame \u00e0 th\u00e9matiser tr\u00e8s explicitement cette mise en garde. D\u2019entr\u00e9e de jeu, c\u2019est Portia qui s\u2019\u00e9panche sur la vanit\u00e9 des maximes<a href=\"#_ftn65\" name=\"_ftnref65\">[65]<\/a>; plus loin c\u2019est Bassanio, lucide pour une fois, qui d\u00e9clare\u00a0: \u00ab\u00a0Ainsi peuvent les apparences n\u2019\u00eatre rien \u2014 le monde est toujours \u00e9gar\u00e9 par l\u2019ornement\u00a0\u00bb et, comme s\u2019il devinait la suite des \u00e9v\u00e9nements\u00a0: \u00ab\u00a0en justice, est-il une cause infecte et si g\u00e2t\u00e9e qui, piment\u00e9e d\u2019une gracieuse voix, ne voile sa mauvaise face?\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn66\" name=\"_ftnref66\">[66]<\/a>. La tirade se poursuit en trente vers encore, pour se conclure par cette maxime\u00a0: \u00ab\u00a0Ainsi l\u2019ornement n\u2019est que [&#8230;] l\u2019apparence du vrai que v\u00eat le temps perfide pour empi\u00e9ger les plus sages\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn67\" name=\"_ftnref67\">[67]<\/a>.<\/p>\n<p>Plus tard, ce sera Antonio se gaussant des citations bibliques de Shylock\u00a0: \u00ab\u00a0le diable, \u00e0 ses fins, peut citer l\u2019\u00c9criture [&#8230;]. Une pomme jolie pourrie au c\u0153ur&#8230; Oh! quels jolis dehors se donne le mensonge!\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn68\" name=\"_ftnref68\">[68]<\/a>. Et puis encore Bassanio se d\u00e9fiant de l\u2019apparente am\u00e9nit\u00e9 de l\u2019usurier\u00a0: \u00ab\u00a0Je n\u2019aime pas beau dire et c\u0153ur de chenapan\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn69\" name=\"_ftnref69\">[69]<\/a>.<\/p>\n<p>On pourrait poursuivre \u00e0 l\u2019envie le jeu des citations\u00a0: de m\u00eame que Venise est masqu\u00e9e, ainsi la fausset\u00e9 des apparences lui est-elle, en quelque sorte, une seconde nature. Appliqu\u00e9 \u00e0 la pi\u00e8ce elle-m\u00eame, l\u2019avertissement induit n\u00e9cessairement le principe de la double lecture, comme le souligne fortement Ren\u00e9 Girard. \u00c0 fleur de texte, on trouve une interpr\u00e9tation simple, unilat\u00e9rale, voire caricaturale qui flatte les pr\u00e9jug\u00e9s d\u2019un public populaire; mais se devine aussi, au d\u00e9tour de telle ou telle r\u00e9plique, la touche ironique qui subvertit le clich\u00e9 \u00e0 destination d\u2019un public plus averti ou plus critique. Tel un objet myst\u00e9rieux qui tournerait sans cesse sur lui-m\u00eame, la pi\u00e8ce semble avoir le don de se pr\u00e9senter \u00e0 chaque spectateur sous l\u2019angle le plus favorable \u00e0 la perspective qui est la sienne, explique Girard<a href=\"#_ftn70\" name=\"_ftnref70\">[70]<\/a>. Dans ces conditions, rendre justice \u00e0 la pi\u00e8ce et laisser r\u00e9sonner son ambivalence consiste \u00e0 r\u00e9sister \u00e0 toutes les lectures unilat\u00e9rales qui en r\u00e9duiraient la port\u00e9e. L\u2019enseignement est pour le moins d\u00e9stabilisant, car s\u2019il y a une fausset\u00e9 des apparences, n\u2019y a-t-il pas, \u00e0 l\u2019inverse, quelque v\u00e9rit\u00e9 dans l\u2019erreur?<\/p>\n<h2 id=\"2c3-a19-4d1-b0e-a11\">C.\u00a0 L\u2019antagonisme des Juifs et des Chr\u00e9tiens : l\u2019antis\u00e9mitisme pr\u00e9tendu de la pi\u00e8ce<\/h2>\n<p>Incontestablement, ce motif est lui aussi omnipr\u00e9sent, pr\u00e9sentant un biais tr\u00e8s puissant qui devait r\u00e9jouir les spectateurs des nombreuses p\u00e9riodes antis\u00e9mites et qui suscite aujourd\u2019hui une g\u00eane confuse dans le public contemporain. Ce ne sont pas seulement les pluies d\u2019injures qui s\u2019abattent sur Shylock et le sort inique qu\u2019on lui r\u00e9serve qui nourrissent ce th\u00e8me. Plus fondamentalement, on n\u2019aurait pas tort de lire la sc\u00e8ne centrale du proc\u00e8s (juridique) comme une parodie efficace de l\u2019affrontement s\u00e9culaire qui oppose deux des religions du Livre<a href=\"#_ftn71\" name=\"_ftnref71\">[71]<\/a>. Face \u00e0 un Doge-Pilate d\u00e9missionnaire se rejoue le grand affrontement du Juif crucificateur et de l\u2019homme-Dieu qui, par amour des siens, offre sa vie en rachat de leur faute. Rien n\u2019y manque\u00a0: ni la provocation de Shylock, appelant la responsabilit\u00e9 de son geste sur sa t\u00eate et celle des siens, ni la r\u00e9action indign\u00e9e du public chr\u00e9tien qui s\u2019appr\u00eate \u00e0 lui administrer la traditionnelle le\u00e7on de th\u00e9ologie sur la sup\u00e9riorit\u00e9 de la gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019\u00e9gard de la loi.<\/p>\n<p>Une \u0153uvre du XVII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, au th\u00e8me aussi sensible, \u00e0 ce point id\u00e9ologiquement surd\u00e9termin\u00e9, demande sans doute qu\u2019on se garde de projeter sur elle les canons de lecture \u00ab\u00a0politiquement corrects\u00a0\u00bb du XXI<sup>e<\/sup> si\u00e8cle<a href=\"#_ftn72\" name=\"_ftnref72\">[72]<\/a>. Ce n\u2019est cependant pas l\u2019avis de Rapha\u00ebl Dra\u00ef, tr\u00e8s s\u00e9v\u00e8re \u00e0 l\u2019\u00e9gard d\u2019un Shakespeare jug\u00e9 \u00ab\u00a0complaisant \u00e0 l\u2019\u00e9gard d\u2019un public dont il avait voulu flatter les instincts les plus vils en s\u2019assurant du m\u00eame coup d\u2019un succ\u00e8s financier appr\u00e9ciable\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn73\" name=\"_ftnref73\">[73]<\/a>. L\u2019auteur enfonce-t-il vraiment son public dans \u00ab\u00a0ses ressentiments les plus archa\u00efques\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn74\" name=\"_ftnref74\">[74]<\/a>? Ce n\u2019est pas l\u2019opinion de Russell Brown qui ne juge pas la pi\u00e8ce antis\u00e9mite, notant, \u00e0 la suite de nombreux critiques, que Shylock est convaincant lorsqu\u2019il tend aux chr\u00e9tiens le miroir mim\u00e9tique dans lequel se refl\u00e8te leur propre vilenie<a href=\"#_ftn75\" name=\"_ftnref75\">[75]<\/a>. Ce Shylock, r\u00e9prouv\u00e9 et humain, parvient m\u00eame \u00e0 s\u2019attirer par instants la compassion des spectateurs, par contraste avec le Barrabas de Marlowe. On s\u2019accorde d\u2019ailleurs g\u00e9n\u00e9ralement \u00e0 reconna\u00eetre que <em>Le Juif de Malte <\/em>est une \u0153uvre beaucoup moins nuanc\u00e9e.<\/p>\n<p>Il sera donc judicieux de s\u2019affranchir des deux lectures antagonistes et dogmatiques, juive et chr\u00e9tienne, qui, comme toujours dans ces cas-l\u00e0, ne manquent pas de se renforcer dans leur mutuel aveuglement<a href=\"#_ftn76\" name=\"_ftnref76\">[76]<\/a>. Comme on l\u2019a d\u00e9j\u00e0 signal\u00e9 plus haut, Shakespeare subvertit l\u2019antis\u00e9mitisme du m\u00eame geste qui le manifeste, et la profondeur de son texte r\u00e9side pr\u00e9cis\u00e9ment dans la tension qui s\u2019instaure entre le niveau de surface qui accable le Juif, et le niveau profond (parfois subliminal) qui d\u00e9construit ironiquement le pr\u00e9jug\u00e9 qui l\u2019accable. Sans doute, explique Girard, Shylock est-il pr\u00e9sent\u00e9 comme le bouc \u00e9missaire de la cit\u00e9 des Doges. Mais encore faut-il s\u2019entendre\u00a0: ou bien le motif du bouc \u00e9missaire fonctionne comme th\u00e8me de la pi\u00e8ce, sans que l\u2019auteur ne le prenne \u00e0 son compte; ou bien il en repr\u00e9sente une structure, et dans ce cas, l\u2019auteur s\u2019associe \u00e0 la cur\u00e9e avec ses personnages. Dans le cas pr\u00e9sent, le motif du bouc \u00e9missaire est exploit\u00e9 \u00e0 la fois comme th\u00e8me et comme structure, Shakespeare pr\u00e9sentant \u00e0 ces deux types de public le Shylock qu\u2019ils sont chacun capables de percevoir<a href=\"#_ftn77\" name=\"_ftnref77\">[77]<\/a>. \u00c0 son public antis\u00e9mite il sert un Shylock caricatural et pr\u00e9sente un proc\u00e8s tr\u00e8s peu vraisemblable, mais n\u00e9anmoins efficace au plan dramatique d\u00e8s lors qu\u2019il conforte un d\u00e9sir d\u2019exclusion qui ne demande qu\u2019\u00e0 se prendre pour la r\u00e9alit\u00e9. Il s\u2019y entend aussi cependant pour distiller suffisamment d\u2019indices autocritiques pour que l\u2019effet \u00ab\u00a0bouc \u00e9missaire\u00a0\u00bb puisse se retourner contre ceux qui pr\u00e9tendent l\u2019utiliser \u00e0 leur profit \u2014 \u00ab\u00a0comprenne qui pourra\u00a0\u00bb, semble sugg\u00e9rer le po\u00e8te \u00e9lisab\u00e9thain. On trouve dans une autre pi\u00e8ce de Shakespeare, <em>Tro\u00eflus et Cressida<\/em>, un autre exemple de cet art supr\u00eame du double langage\u00a0: s\u2019il ne peut v\u00e9ritablement r\u00e9futer le pr\u00e9jug\u00e9 populaire de l\u2019\u00e9poque qui oppose le fid\u00e8le Tro\u00eflus \u00e0 l\u2019inconstante Cressida (sorte d\u2019H\u00e9l\u00e8ne \u00e0 rebours), il multiplie cependant, \u00e0 l\u2019intention des <em>happy fews,<\/em> les strat\u00e9gies de d\u00e9construction de ce pr\u00e9jug\u00e9 sexiste<a href=\"#_ftn78\" name=\"_ftnref78\">[78]<\/a>.<\/p>\n<h2 id=\"5e5-637-425-8d6-135\">D. La confusion entre choses et personnes, argent et amour<\/h2>\n<p>\u00c0 Venise, cette confusion est permanente; si naturelle qu\u2019elle en devient inconsciente. Elle impr\u00e8gne le discours et dicte le comportement de chacun des protagonistes. De tous les th\u00e8mes de la pi\u00e8ce il est certainement le plus explicite; nous en avons d\u00e9nombr\u00e9 non moins de quinze occurrences que l\u2019on reprend ici, sans pr\u00e9tention d\u2019exhaustivit\u00e9.<\/p>\n<p>Bassanio s\u2019endette pour s\u00e9duire Portia pr\u00e9sent\u00e9e comme une \u00ab\u00a0toison d\u2019or\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn79\" name=\"_ftnref79\">[79]<\/a> \u00e0 conqu\u00e9rir; toute l\u2019affaire s\u2019apparente \u00e0 une op\u00e9ration commerciale prometteuse. Portia elle-m\u00eame \u00e9tait, avec sa dot, \u00ab\u00a0risqu\u00e9e\u00a0\u00bb par le testament de son p\u00e8re dans la \u00ab\u00a0loterie\u00a0\u00bb des coffrets; son portrait (synecdoque pour sa personne enti\u00e8re) \u00e9tait enferm\u00e9 dans l\u2019un d\u2019eux. Une fois conquise, Portia voudrait bien d\u00e9cupler sa valeur, pour persuader son \u00e9poux de la\u00a0\u00ab\u00a0bonne affaire\u00a0\u00bb qu\u2019il a faite\u00a0: \u00ab\u00a0pour vous je voudrais tripler vingt fois ma valeur [&#8230;] et pouvoir [&#8230;] surpasser l\u2019\u00e9valuation\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn80\" name=\"_ftnref80\">[80]<\/a>.\u2014 Dans la m\u00eame sc\u00e8ne, Portia reconna\u00eet que Bassanio lui est cher d\u00e9sormais, d\u00e8s lors que cher elle l\u2019a achet\u00e9\u00a0: \u00ab\u00a0Puisque cher achet\u00e9 vous me resterez cher\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn81\" name=\"_ftnref81\">[81]<\/a>. A Belmont toujours, le couple de N\u00e9rissa et Gratiano (la suivante et l\u2019ami, double symbolique du couple principal) qui vient de contracter mariage dans le sillage du premier, parie imm\u00e9diatement mille ducats sur lequel des deux m\u00e9nages aura le premier gar\u00e7on<a href=\"#_ftn82\" name=\"_ftnref82\">[82]<\/a>. C\u2019est par amour pour Bassanio qu\u2019Antonio s\u2019endette aupr\u00e8s de l\u2019usurier; en \u00e9change, Bassanio reconna\u00eet que c\u2019est \u00e0 lui, Bassanio, qu\u2019il doit le plus \u00ab\u00a0en argent comme en amour\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn83\" name=\"_ftnref83\">[83]<\/a>. Confusion des sentiments toujours&#8230;<\/p>\n<p>Dans sa pratique commerciale, Antonio pr\u00eate sans int\u00e9r\u00eat, mais, en n\u00e9gligeant d\u2019\u00e9tablir des comptes, il se fabrique une cr\u00e9ance virtuellement infinie et s\u2019ali\u00e8ne la personne m\u00eame de ses oblig\u00e9s; le marchand s\u2019ach\u00e8te ainsi un puissant r\u00e9seau de b\u00e9n\u00e9ficiaires de ses largesses. La clause des 3\u00a0000 ducats contre la livre de chair, pour d\u00e9lirante qu\u2019elle paraisse, ne fait alors que pousser \u00e0 la limite l\u2019identification permanente et l\u2019\u00e9change constant qui se pratique entre personnes et valeurs mon\u00e9taires. L\u2019effet se renforce encore du jeu de mots entre \u00ab\u00a0livre de chair\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0livre mon\u00e9taire\u00a0\u00bb (en anglais <em>pound<\/em>). Antonio n\u2019est-il pas \u00ab\u00a0cousu d\u2019or\u00a0\u00bb? Lors du proc\u00e8s, Shylock refusera les nombreuses propositions de remboursement qu\u2019on lui fera, bien au-del\u00e0 du montant nominal de sa cr\u00e9ance, comme si celle-ci s\u2019\u00e9tait litt\u00e9ralement incarn\u00e9e dans la personne de son d\u00e9biteur, comme si lui aussi \u00e9tait d\u00e9sormais contamin\u00e9 par le virus v\u00e9nitien de la confusion entre argent et personne. Le proc\u00e8s (civil) se termine non par un r\u00e8glement de comptes financier, mais par une condamnation p\u00e9nale (une peine de mort, peine personnelle par essence) finalement commu\u00e9e en saisie financi\u00e8re et conversion forc\u00e9e\u00a0: la confusion atteint ici son comble.<\/p>\n<p>Par amour pour son fianc\u00e9 chr\u00e9tien, Jessica vole son p\u00e8re en s\u2019enfuyant de la maison familiale; elle ira jusqu\u2019\u00e0 vendre contre un singe la bague de fian\u00e7ailles (symbole d\u2019all\u00e9geance personnelle) de ses parents. Lancelot, t\u00e9moin de cette fugue assortie de conversion, se permet cette plaisanterie \u00e0 l\u2019adresse de Jessica\u00a0:\u00a0\u00ab\u00a0Cette fabrication de chr\u00e9tiens fera monter le prix du cochon, si nous devenons tous des mange-porc\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn84\" name=\"_ftnref84\">[84]<\/a>. De l\u2019influence des conversions sur les cours de bourse (et inversement). Apprenant l\u2019enl\u00e8vement de sa fille, Shylock se r\u00e9pand en lamentations ridicules m\u00ealant, une fois de plus, personne et argent\u00a0: \u00ab\u00a0\u00d4 ma fille! Enfuie avec un chr\u00e9tien! Mes ducats chr\u00e9tiens! \u00bb<a href=\"#_ftn85\" name=\"_ftnref85\">[85]<\/a>. Les anneaux de mariage de Portia et N\u00e9rissa, symboles sacr\u00e9s et inali\u00e9nables d\u2019un engagement personnel, sont facilement c\u00e9d\u00e9s par les \u00e9poux en paiement des services des juristes (Balthazar et son clerc) \u00e0 l\u2019issue du proc\u00e8s. Au cours de la m\u00eame sc\u00e8ne, Portia-Balthazar avait fait mine de refuser tout honoraire\u00a0: \u00ab\u00a0Est assez pay\u00e9 qui est satisfait\u00a0\u00bb, d\u00e9clare-t-elle, et parlant une fois de plus par antiphrase, elle ajoute \u00ab\u00a0Je n\u2019eus jamais de penchant mercenaire\u2026\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn86\" name=\"_ftnref86\">[86]<\/a> On notera au passage l\u2019\u00e9cho subliminal qui s\u2019\u00e9tablit entre <em>mercenary<\/em> et\u00a0<em>mercy<\/em>.<\/p>\n<p>Cette derni\u00e8re observation peut \u00eatre g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e\u00a0: <em>mercy <\/em>et <em>merchant<\/em>, le pardon et le marchand, pr\u00e9sentent des racines \u00e9tymologiques communes \u2014 <em>merces<\/em> (salaire, prix, r\u00e9compense, et, en latin tardif, faveur, gr\u00e2ce) et <em>merx-mercis<\/em> (marchandise) \u2014 comme si la pi\u00e8ce explorait le n\u0153ud primitif qui rapproche de fa\u00e7on ambivalente v\u00e9nalit\u00e9 et gratuit\u00e9. Cette ambigu\u00eft\u00e9 se retrouve du reste dans le terme fran\u00e7ais \u00ab\u00a0commerce\u00a0\u00bb qui s\u2019entend \u00e0 la fois de l\u2019\u00e9change de services et de marchandises et, dans un sens plus g\u00e9n\u00e9ral, des relations qu\u2019on entretient avec les personnes, voire m\u00eame du mode de socialit\u00e9 dont on fait montre (pensons par exemple \u00e0 cette qualit\u00e9 d\u2019\u00eatre d\u2019un commerce agr\u00e9able). M\u00eame ambigu\u00eft\u00e9 encore dans la figure tut\u00e9laire de Venise, <em>Mercure<\/em> (le Herm\u00e8s des Grecs), dieu du commerce, mais aussi des voleurs, dieu de la communication, mais aussi le tricheur, le Fripon divin qui s\u00e8me la confusion.<\/p>\n<p>On ne s\u2019\u00e9tonnera pas, dans ces conditions, qu\u2019inscrite sous le signe d\u2019une ambivalence aussi fondamentale, la pi\u00e8ce (et particuli\u00e8rement la confusion de l\u2019amour et de l\u2019argent) puisse g\u00e9n\u00e9rer des interpr\u00e9tations aussi oppos\u00e9es.<\/p>\n<p>D\u2019un c\u00f4t\u00e9, la lecture id\u00e9aliste\u00a0: celle de Russell Brown, par exemple, encore reprise en traduction dans l\u2019\u00e9dition Flammarion de 1994<a href=\"#_ftn87\" name=\"_ftnref87\">[87]<\/a>\u00a0: loin d\u2019\u00eatre choquant, le rapprochement de l\u2019amour et du commerce (assorti d\u2019usure) est bienvenu \u2014 le bonheur d\u00e9multipli\u00e9 des amants n\u2019en est-il pas l\u2019int\u00e9r\u00eat naturel? Pour triompher en amour, comme pour r\u00e9ussir en affaires, il faut savoir tout hasarder. L\u2019incessant \u00e9change que pratique la pi\u00e8ce entre vocabulaire du n\u00e9goce et discours amoureux ne ferait que refl\u00e9ter cette v\u00e9rit\u00e9. Et ce serait la valeur morale de la pi\u00e8ce que de tirer cette ambivalence vers le haut\u00a0: \u00e0 la diff\u00e9rence de Shylock qui rabat l\u2019\u00e9change sur le strict calcul du donnant-donnant, Portia parviendrait \u00e0 le transcender en le rapportant \u00e0 la g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9, au don et au pardon\u00a0: \u00ab\u00a0Donnez et vous recevrez\u00a0\u00bb serait, en d\u00e9finitive, le fin mot de l\u2019histoire \u2014 \u00ab\u00a0donner est plus important que recevoir, donner sans compter, sans arri\u00e8re-pens\u00e9e\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn88\" name=\"_ftnref88\">[88]<\/a>.<\/p>\n<p>Convaincu, au contraire, de l\u2019incommensurabilit\u00e9 des personnes et des choses, Kenneth Gross d\u00e9nonce la confusion anthropologique qu\u2019induit l\u2019omnipr\u00e9sence de l\u2019\u00e9talon mon\u00e9taire dans son r\u00f4le pr\u00e9tendu d\u2019\u00e9quivalent universel<a href=\"#_ftn89\" name=\"_ftnref89\">[89]<\/a>. L\u2019argent serait pareil au Golem de la tradition talmudique\u00a0: cet \u00eatre humano\u00efde cr\u00e9\u00e9 par un magicien \u00e0 partir de mati\u00e8re inerte et cens\u00e9 le servir, mais qui lui \u00e9chappe bient\u00f4t et finit par lui dicter sa loi. Le Golem figure-t-il parmi les personnages du carnaval de Venise? Sans doute pas; on ne peut cependant s\u2019emp\u00eacher de penser qu\u2019il en inspire plus d\u2019un. On le devine aussi tirer, en coulisses, les ficelles de la repr\u00e9sentation, faussant aussi bien les r\u00e8gles de l\u2019\u00e9conomie que celles de l\u2019amour.<\/p>\n<p>Mis sous le signe de la confusion des sentiments et des affaires, cet argent-amour d\u00e9nature, en effet, les principes du commerce\u00a0: en n\u00e9gligeant d\u2019assurer ses navires et en empruntant et pr\u00eatant sans int\u00e9r\u00eat, Antonio subvertit le n\u00e9goce en lui substituant une logique d\u2019all\u00e9geance personnelle r\u00e9pondant \u00e0 des lois politiques (f\u00e9odales) et affectives d\u2019une toute autre nature.<\/p>\n<p>Mais l\u2019argent-amour d\u00e9nature aussi les sentiments, d\u00e8s lors qu\u2019il leur imprime une v\u00e9nalit\u00e9 qui devrait leur rester \u00e9trang\u00e8re. En substituant sans cesse un code pour un autre, Antonio est gagnant \u00e0 tous les coups\u00a0: l\u2019argent vient-il \u00e0 manquer, il mobilise les sentiments; reste-il en d\u00e9faut d\u2019amour ou d\u2019amiti\u00e9, il s\u2019ach\u00e8te l\u2019affect manquant. Le comportement de ces Magnifiques illustre exactement la perversion que Michael Walzer d\u00e9nonce dans ses <em>Sph\u00e8res de justice<\/em>. La <em>conversion<\/em>, d\u00e9finie comme le fait de tirer profit de la sup\u00e9riorit\u00e9 acquise dans une sph\u00e8re (le savoir, le pouvoir, les gr\u00e2ces divines ou l\u2019argent, par exemple) pour exercer un pouvoir indu ou revendiquer un b\u00e9n\u00e9fice imm\u00e9rit\u00e9 dans une autre sph\u00e8re. Ainsi d\u2019une pression politique exerc\u00e9e en vue d\u2019obtenir un dipl\u00f4me ou un emploi<a href=\"#_ftn90\" name=\"_ftnref90\">[90]<\/a>. Ces importations non contr\u00f4l\u00e9es d\u2019une sph\u00e8re \u00e0 l\u2019autre sont g\u00e9n\u00e9ratrices d\u2019in\u00e9galit\u00e9s fondamentales, explique encore le philosophe am\u00e9ricain; elles sont \u00e0 l\u2019origine d\u2019une corruption g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e, ajouterons-nous. La corruption ou le m\u00e9lange des genres, la corruption ou la privatisation du pouvoir, la corruption ou la d\u00e9ch\u00e9ance du tiers&#8230; toutes choses qui se v\u00e9rifieront dans la pi\u00e8ce.<\/p>\n<h1 id=\"e13-810-43f-bac-9db\">III. Le jeu de lois<\/h1>\n<p>Il y a deux mani\u00e8res de traiter les enjeux juridiques de la pi\u00e8ce\u00a0: la perspective r\u00e9aliste qui prend au mot les donn\u00e9es juridiques de l\u2019intrigue comme s\u2019il s\u2019agissait de la chronique d\u2019un dossier r\u00e9el, dont on \u00e9tudie de surcro\u00eet les sources historiques et les retomb\u00e9es jurisprudentielles ult\u00e9rieures, ou la perspective de <em>poetic justice<\/em> qui envisage ces donn\u00e9es sur un mode symbolique ou all\u00e9gorique mettant en lumi\u00e8re leurs dimensions anthropologiques et politiques. Se limiter \u00e0 l\u2019option r\u00e9aliste, c\u2019est assur\u00e9ment manquer l\u2019intelligence profonde de la pi\u00e8ce et r\u00e9duire l\u2019intrigue \u00e0 un <em>casus<\/em> d\u2019\u00e9cole de droit; c\u2019est d\u00e9naturer l\u2019intention de Shakespeare, et durcir aussi, de fa\u00e7on m\u00e9canique et causale, les liens qui le lient \u00e0 ses sources d\u2019inspiration et aux r\u00e9sonances de son \u0153uvre sur le droit de son \u00e9poque (comme s\u2019il s\u2019agissait d\u2019un simple pr\u00e9c\u00e9dent juridique). \u00c0 l\u2019inverse, n\u00e9gliger de prendre au s\u00e9rieux ces dimensions juridiques, c\u2019est priver la pi\u00e8ce de son ancrage dans la r\u00e9alit\u00e9, occulter ses sources probables et n\u00e9gliger ses retomb\u00e9es ult\u00e9rieures.<\/p>\n<p>On peut penser que c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment un des traits distinctifs les plus s\u00fbrs des grandes \u0153uvres du corpus droit et litt\u00e9rature que de se pr\u00eater simultan\u00e9ment \u00e0 ces deux types de d\u00e9veloppements. D\u2019autant que, il ne faut pas en douter, souvent la r\u00e9alit\u00e9 d\u00e9passe la fiction\u00a0: loin de plomber l\u2019\u00e9criture po\u00e9tique par sa technicit\u00e9, l\u2019appareillage juridique peut, dans certaines circonstances, s\u2019av\u00e9rer une source d\u2019inspiration f\u00e9conde, comme c\u2019est le cas ici pour les modalit\u00e9s \u00e9tonnantes d\u2019ex\u00e9cution d\u2019une cr\u00e9ance sur la personne du d\u00e9biteur. Il faut donc penser l\u2019articulation des deux plans plut\u00f4t que de les dissocier; ainsi, ce n\u2019est pas parce qu\u2019on juge la clause p\u00e9nale ill\u00e9gale au regard de tel ou tel syst\u00e8me juridique historique qu\u2019elle est d\u00e9pourvue d\u2019efficacit\u00e9 dramatique dans la pi\u00e8ce. Ou encore\u00a0: c\u2019est <em>par<\/em> le contrat et la loi que Shylock entend assouvir sa vengeance, c\u2019est <em>dans <\/em>l\u2019enceinte du tribunal que Portia d\u00e9fait son ennemi. Les passions qui s\u2019affrontent dans la pi\u00e8ce, si elles surd\u00e9terminent radicalement les instruments juridiques, n\u2019en sont pas moins des passions juridiques \u2014 rappelons-nous le \u00ab\u00a0I crave the law\u00a0\u00bb de l\u2019usurier \u2014 l\u2019homme qui d\u00e9sirait le droit \u00e0 en crever<a href=\"#_ftn91\" name=\"_ftnref91\">[91]<\/a>.<\/p>\n<p>Il nous faut donc tenter, dans les deux d\u00e9veloppements juridiques qui suivent, de croiser les fils de la r\u00e9alit\u00e9 et de la fiction.<\/p>\n<h2 id=\"114-75f-45b-bef-1af\">A.\u00a0 Approche historico-r\u00e9aliste<\/h2>\n<h3 id=\"b77-9cb-485-b0b-c56\">1.\u00a0\u00a0\u00a0 Les sources et le contexte de l\u2019affaire <em>Shylock v. Antonio<\/em><\/h3>\n<p>La scandaleuse clause p\u00e9nale de la livre de chair pr\u00e9lev\u00e9e sur le corps du d\u00e9biteur a-t-elle des pr\u00e9c\u00e9dents historiques? On songe imm\u00e9diatement \u00e0 la loi juive du talion ainsi qu\u2019\u00e0 la <em>Loi des douze tables<\/em>. Mais, \u00e0 y regarder de plus pr\u00e8s, la r\u00e9alit\u00e9 est sans doute plus nuanc\u00e9e.<\/p>\n<p>La \u00ab\u00a0loi du talion\u00a0\u00bb trouve une premi\u00e8re formulation dans le livre de l\u2019Exode<em>\u00a0<\/em>: \u00ab\u00a0Mais si l\u2019accident est mortel, tu donneras vie pour vie, \u0153il pour \u0153il, dent pour dent, main pour main, pied pour pied, br\u00fblure pour br\u00fblure, plaie pour plaie, meurtrissure pour meurtrissure\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn92\" name=\"_ftnref92\">[92]<\/a>. On en trouve d\u2019autres occurrences dans le livre du <em>L\u00e9vitique<\/em><a href=\"#_ftn93\" name=\"_ftnref93\">[93]<\/a>, ainsi que dans le livre du <em>Deut\u00e9ronome<\/em><a href=\"#_ftn94\" name=\"_ftnref94\">[94]<\/a><em>.<\/em> Les commentateurs talmudiques contestent l\u2019interpr\u00e9tation chr\u00e9tienne de ces passages (\u00e0 supposer d\u00e9j\u00e0 que leur traduction fut correcte)\u00a0: il s\u2019agirait moins, dans la tradition juive, de vengeance que de compensation du dommage \u2014 une compensation \u00e9quilibr\u00e9e, le plus souvent financi\u00e8re, et \u00e0 \u00e9valuer au cas par cas devant le tribunal rabbinique (on aura not\u00e9 la formulation plus compensatoire que vengeresse du texte\u00a0: \u00ab\u00a0tu donneras\u00a0\u00bb, plut\u00f4t que \u00ab\u00a0tu prendras\u00a0\u00bb). Il est certain que le sens g\u00e9n\u00e9ral de ces passages est de \u00ab\u00a0civiliser\u00a0\u00bb la vengeance archa\u00efque, de l\u2019encadrer et de la limiter, le souci \u00e9tant de se soustraire au cycle mortif\u00e8re de la violence en miroir. Il est n\u00e9cessaire \u00e9galement d\u2019\u00e9clairer le sens de ces passages \u00e0 l\u2019aide d\u2019autres prescriptions, telle cette injonction tir\u00e9e du livre <em>Les proverbes de Salomon <\/em>: \u00ab Ne dis point\u00a0: Je lui ferai comme il m\u2019a fait; je rendrai \u00e0 cet homme selon ce qu\u2019il m\u2019a fait\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn95\" name=\"_ftnref95\">[95]<\/a>; ou encore ce passage du <em>L\u00e9vitique<\/em> : \u00ab Tu ne te vengeras pas et tu ne garderas point de ressentiment contre les enfants de ton peuple; mais tu aimeras ton prochain comme toi-m\u00eame\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn96\" name=\"_ftnref96\">[96]<\/a>.<\/p>\n<p>L\u2019autre source \u00e0 laquelle Shakespeare devait songer est la <em>Loi des douze tables<\/em>, premier corpus de droit romain \u00e9crit, r\u00e9dig\u00e9 en 450 avant notre \u00e8re. La troisi\u00e8me table, relative aux d\u00e9biteurs en d\u00e9faut, se rapproche directement de notre affaire. On en cite ici les principaux extraits\u00a0:<\/p>\n<p>Une fois la dette reconnue ou l\u2019affaire jug\u00e9e en proc\u00e8s l\u00e9gitime, que le d\u00e9biteur ait 30 jours pour payer.<\/p>\n<p>Ensuite qu\u2019il y ait mainmise sur lui\u00a0; qu\u2019on le conduise devant le juge.<\/p>\n<p>S\u2019il ne satisfait pas au jugement ou si personne ne se porte garant pour lui en justice, que le cr\u00e9ancier le prenne, l\u2019attache avec une corde ou des cha\u00eenes d\u2019un poids minimum de 15 livres, ou, s\u2019il le veut, davantage.<\/p>\n<p>[&#8230;]<\/p>\n<p>\u00c0 d\u00e9faut d\u2019arrangement, le d\u00e9biteur est encha\u00een\u00e9 soixante jours. [&#8230;] Au troisi\u00e8me jour du march\u00e9, il est puni de la peine capitale, ou d\u2019\u00eatre vendu \u00e0 l\u2019\u00e9tranger, au-del\u00e0 du Tibre.<\/p>\n<p>Au troisi\u00e8me jour du march\u00e9, qu\u2019on le coupe en morceaux. S\u2019ils en prennent plus qu\u2019il leur en est d\u00fb, que cela se fasse en toute impunit\u00e9 [notre traduction]<em>.<\/em><a href=\"#_ftn97\" name=\"_ftnref97\">[97]<\/a><\/p>\n<p>Nous y voil\u00e0\u00a0: \u00ab\u00a0qu\u2019on le coupe en morceaux\u00a0\u00bb! Avec cette pr\u00e9cision additionnelle qui a peut-\u00eatre inspir\u00e9 (\u00e0 rebours) \u00e0 Shakespeare le coup de th\u00e9\u00e2tre de derni\u00e8re minute de Portia\u00a0: peu importe si les cr\u00e9anciers en prennent un peu plus que leur part.<\/p>\n<p>Ce texte, d\u2019une cruaut\u00e9 insigne, a-t-il jamais \u00e9t\u00e9 effectif? On en discutait d\u00e9j\u00e0 dans l\u2019Antiquit\u00e9. Ainsi, dans le livre vingti\u00e8me des <em>Nuits attiques<\/em>, Aulu-Gelle rapporte une discussion imaginaire d\u2019un jurisconsulte et d\u2019un philosophe \u00e0 propos de cette troisi\u00e8me table<a href=\"#_ftn98\" name=\"_ftnref98\">[98]<\/a>. Certes, reconna\u00eet le juriste, rien de plus barbare que ce ch\u00e2timent, mais pr\u00e9cis\u00e9ment, argumente-t-il, \u00ab\u00a0on a entour\u00e9 la peine de cet appareil de cruaut\u00e9, pr\u00e9cis\u00e9ment pour n\u2019avoir jamais \u00e0 y recourir\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn99\" name=\"_ftnref99\">[99]<\/a>. De fait, l\u2019antique chronique ne rapporte aucun exemple d\u2019application de ce texte, preuve que la dissuasion a fonctionn\u00e9\u00a0: \u00ab\u00a0La s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 de la r\u00e9pression est souvent une le\u00e7on de conduite, un moyen de discipline morale\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn100\" name=\"_ftnref100\">[100]<\/a>, conclut-il.<\/p>\n<p>Il ne faut donc pas prendre ces textes \u00e0 la lettre, m\u00eame dans leur acception historique. Du reste, \u00e0 l\u2019\u00e9poque de Shakespeare, on y reviendra, les juridictions d\u2019\u00e9quit\u00e9 \u00ab\u00a0lib\u00e9rai[en]t les d\u00e9biteurs des p\u00e9nalit\u00e9s purement p\u00e9cuniaires, stipul\u00e9es dans les contrats\u00a0\u00bb [note omise]<a href=\"#_ftn101\" name=\"_ftnref101\">[101]<\/a> et une litt\u00e9rature de fiction se d\u00e9veloppait, critiquant le formalisme juridique grandissant qui se d\u00e9veloppait autour des <em>Inns of Court<\/em><a href=\"#_ftn102\" name=\"_ftnref102\">[102]<\/a>.<\/p>\n<p>D\u2019autres textes, beaucoup plus r\u00e9cents, relatifs au traitement des d\u00e9biteurs d\u00e9faillants, ont \u00e9galement pu inspirer Shakespeare. On peut citer \u00e0 cet \u00e9gard un ouvrage de 1592 intitul\u00e9 <em>Symboloeography <\/em>de William West<a href=\"#_ftn103\" name=\"_ftnref103\">[103]<\/a> qui se pr\u00e9sente comme un manuel \u00e0 destination des courtiers, armateurs et assureurs, contenant divers mod\u00e8les de contrats et de clauses. Pensons par exemple au <em>Statute Merchant<\/em>, contrat de pr\u00eat conclu devant notaire ou autres autorit\u00e9s marchandes, dont l\u2019inex\u00e9cution se soldait par la privation de libert\u00e9 du d\u00e9biteur, ou, \u00e0 d\u00e9faut de le trouver, par la saisie de ses biens et de ses terres.<\/p>\n<p>Deuxi\u00e8me observation\u00a0: contrairement aux vaisseaux d\u2019Antonio, les cargaisons et les flottilles v\u00e9nitiennes \u00e9taient tr\u00e8s bien assur\u00e9es. Depuis le XIV<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, Venise \u00e9tait devenue le principal centre mondial de l\u2019assurance maritime. L\u2019une des ruelles qui conduisait au Rialto se d\u00e9nommait \u00ab\u00a0rue de l\u2019assurance\u00a0\u00bb; des courtiers y proposaient des formulaires pr\u00e9imprim\u00e9s, souscrits, pour des sommes de 100 \u00e0 200 ducats, par des centaines de personnes qui partageaient ainsi les risques de naufrages et d\u2019attaques de pirates.<\/p>\n<p>On cl\u00f4turera ce tour d\u2019horizon en s\u2019interrogeant sur la situation des Juifs en Grande-Bretagne \u00e0 l\u2019\u00e9poque de Shakespeare. Il semblerait qu\u2019ils fussent peu nombreux \u00e0 l\u2019\u00e9poque sur le territoire de l\u2019\u00eele. Les historiens rapportent n\u00e9anmoins des \u00e9meutes anti-Juifs \u00e0 Londres durant les ann\u00e9es 1593-1598, c\u2019est-\u00e0-dire pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 l\u2019\u00e9poque de la r\u00e9daction du <em>Marchand.<\/em><\/p>\n<p>Un point plus pr\u00e9cis de l\u2019actualit\u00e9 de l\u2019\u00e9poque m\u00e9rite cependant d\u2019\u00eatre \u00e9voqu\u00e9 car il eut un grand retentissement, et les spectateurs de Shakespeare l\u2019avaient certainement encore en m\u00e9moire. Il s\u2019agit du proc\u00e8s scandaleux (\u00e0 nos yeux) fait \u00e0 un Juif d\u2019origine portugaise install\u00e9 \u00e0 Londres\u00a0: un certain Rodrigo Lopez, converti \u00e0 la religion chr\u00e9tienne et m\u00e9decin de son \u00e9tat. Attach\u00e9 \u00e0 la cour royale, il fut poursuivi et condamn\u00e9 sur la base d\u2019une all\u00e9gation d\u2019espionnage au profit de l\u2019Espagne, puissance \u00e9trang\u00e8re en guerre avec l\u2019Angleterre. Elisabeth\u00a0I le laissa condamner, n\u2019ignorant rien de son innocence; \u00e0 ce d\u00e9ni de justice vint s\u2019ajouter l\u2019atroce supplice inflig\u00e9 \u00e0 l\u2019infortun\u00e9 vieillard. Donn\u00e9 en p\u00e2ture \u00e0 la populace, Lopez fut pendu, d\u00e9pendu avant que la mort n\u2019ait fait son office, ensuite ch\u00e2tr\u00e9, \u00e9visc\u00e9r\u00e9 et d\u00e9coup\u00e9 en quartiers; enfin les morceaux de chair furent bouillis pour assurer leur conservation et exp\u00e9di\u00e9s en exemple aux quatre coins de la ville<a href=\"#_ftn104\" name=\"_ftnref104\">[104]<\/a>. Cet horrible r\u00e9cit illustre bien le fait que la cruaut\u00e9 souvent imput\u00e9e \u00e0 l\u2019\u0153uvre de fiction se trouve confirm\u00e9e et m\u00eame d\u00e9pass\u00e9e dans la r\u00e9alit\u00e9; il suscite par ailleurs un curieux sentiment d\u2019inversion (on impute au Juif les desseins diaboliques qu\u2019on lui applique), doubl\u00e9 d\u2019une impression de d\u00e9n\u00e9gation th\u00e9\u00e2tralis\u00e9e de la r\u00e9alit\u00e9 \u2014 comme si le public \u00e9lisab\u00e9thain avait besoin de d\u00e9charger sur un odieux Shylock imaginaire un trop plein de culpabilit\u00e9 refoul\u00e9e<a href=\"#_ftn105\" name=\"_ftnref105\">[105]<\/a>.<\/p>\n<h3 id=\"530-369-480-8bb-b8b\">2.\u00a0\u00a0\u00a0 Les principaux th\u00e8mes juridiques de la pi\u00e8ce<\/h3>\n<p>Le contrat de pr\u00eat et la clause p\u00e9nale qui l\u2019accompagne sont, bien entendu, au c\u0153ur de la discussion. Mais la pi\u00e8ce regorge d\u2019autres dimensions juridiques\u00a0: il y est question de testament et de mariage\u00a0(a), du statut des \u00e9trangers\u00a0(b), ainsi que de droit processuel\u00a0(c).<\/p>\n<h4 id=\"227-e32-4c3-8d9-062\">a.\u00a0\u00a0\u00a0 Testaments et mariages<\/h4>\n<p>La pi\u00e8ce \u00e9voque le testament du p\u00e8re de Portia, ainsi que celui que l\u2019infortun\u00e9 Shylock sera contraint de r\u00e9diger en faveur de sa fille et de son beau-fils chr\u00e9tiens. Par ailleurs, au mariage de Portia et Bassanio viennent s\u2019ajouter celui de Jessica et de Lorenzo (qui enl\u00e8vera cette derni\u00e8re), ainsi que celui de N\u00e9rissa et de Gratiano (doublure du premier couple). Les historiens du droit de l\u2019\u00e9poque, notamment B. J. et Mary Sokol, qui consacrent un livre entier au th\u00e8me juridique du mariage dans l\u2019\u0153uvre de Shakespeare<a href=\"#_ftn106\" name=\"_ftnref106\">[106]<\/a>, rappellent que, de fa\u00e7on pr\u00e9visible, les p\u00e8res exercent un tr\u00e8s grand pouvoir sur leurs enfants en mati\u00e8re matrimoniale (sans pouvoir les contraindre totalement cependant, car le consentement des \u00e9poux est une condition essentielle de validit\u00e9 de l\u2019union), et qu\u2019en mariage, les femmes sont totalement subordonn\u00e9es \u00e0 leur \u00e9poux<a href=\"#_ftn107\" name=\"_ftnref107\">[107]<\/a>. Ces deux principes sont cependant pour le moins relativis\u00e9s dans la pi\u00e8ce. Jessica, suite \u00e0 son enl\u00e8vement (consenti) \u2014 <em>abduction of heiress<\/em> (rapt d\u2019h\u00e9riti\u00e8re)\u00a0\u2014, contracte un mariage contre la volont\u00e9 de son p\u00e8re. En principe, un tel d\u00e9lit \u00e9tait consid\u00e9r\u00e9 comme un tort fait au p\u00e8re, un dommage susceptible de r\u00e9paration; mais nul ne songe \u00e0 sugg\u00e9rer une telle action en r\u00e9paration \u00e0 Shylock<a href=\"#_ftn108\" name=\"_ftnref108\">[108]<\/a>. Par ailleurs, une autre sanction \u00e0 l\u2019\u00e9gard des enfants r\u00e9fractaires \u00e9tait la privation d\u2019h\u00e9ritage<a href=\"#_ftn109\" name=\"_ftnref109\">[109]<\/a>; mais, sur ce point encore, Shylock sera d\u00e9fait\u00a0: Antonio obtiendra du Doge de forcer l\u2019usurier \u00e0 l\u00e9guer toute sa fortune \u00e0 sa fille ren\u00e9gate.<\/p>\n<p>Portia, quant \u00e0 elle, semble, en apparence du moins, se conformer \u00e0 la volont\u00e9 de son p\u00e8re mort<a href=\"#_ftn110\" name=\"_ftnref110\">[110]<\/a>, mais on a d\u00e9j\u00e0 soulign\u00e9 son aptitude \u00e0 infl\u00e9chir cette volont\u00e9 dans le sens de ses souhaits. De m\u00eame si, en bonne \u00e9pouse, elle se soumet totalement \u00e0 celui qu\u2019elle appelle d\u00e9sormais son seigneur et ma\u00eetre (\u00ab\u00a0my Lord\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn111\" name=\"_ftnref111\">[111]<\/a>), elle s\u2019y entend pour garder la conduite du m\u00e9nage. On notera au passage que son acte d\u2019all\u00e9geance personnelle se double du transfert de tous ses titres et tous ses biens \u00e0 Bassanio<a href=\"#_ftn112\" name=\"_ftnref112\">[112]<\/a>. Cette op\u00e9ration de transfert de saisine (<em>livery of seisin<\/em>) pouvait s\u2019op\u00e9rer par diff\u00e9rents gestes rituels, notamment la d\u00e9livrance d\u2019une pinc\u00e9e de terre, mais aussi <em>per anulum<\/em>, par la remise d\u2019un anneau.<\/p>\n<h4 id=\"0fa-13c-460-a41-d81\">b.\u00a0\u00a0\u00a0 Statut des \u00e9trangers<\/h4>\n<p>On ne fera qu\u2019\u00e9voquer ce th\u00e8me, ind\u00e9pendamment du fait de son influence d\u00e9cisive sur le sort de l\u2019infortun\u00e9 Shylock. On se souvient que Portia exhibe ce texte, en fin de proc\u00e8s et de fa\u00e7on totalement inattendue, comme un v\u00e9ritable coup de gr\u00e2ce (c\u2019est le cas de le dire). Lisant un des livres de droit dont elle a eu soin de se munir, elle rappelle que, s\u2019il est prouv\u00e9 contre un \u00e9tranger qu\u2019il a cherch\u00e9 \u00e0 attenter, par des moyens directs et indirects, \u00e0 la vie d\u2019un citoyen de Venise, il sera condamn\u00e9 \u00e0 mort et que ses biens seront saisis<a href=\"#_ftn113\" name=\"_ftnref113\">[113]<\/a>. Certes, aujourd\u2019hui encore, les \u00c9tats souverains font un sort diff\u00e9rent aux nationaux et aux \u00e9trangers, mais, bien entendu, les droits fondamentaux sont reconnus, du moins en principe, aux uns comme aux autres. Il est \u00e9tonnant, de ce point de vue, que ce <em>Statut des \u00e9trangers<\/em> ait suscit\u00e9 si peu de commentaires. A-t-on pris la mesure de son iniquit\u00e9? Voil\u00e0 un texte qui menace de mort l\u2019\u00e9tranger qui s\u2019en prendrait, m\u00eame indirectement, m\u00eame par simple intention (\u00ab\u00a0comploter\u00a0\u00bb), sans m\u00e9nager d\u2019exception (la l\u00e9gitime d\u00e9fense, par exemple), \u00e0 l\u2019int\u00e9grit\u00e9 d\u2019un citoyen (l\u2019inverse n\u2019est pas vrai; la discrimination est \u00e9vidente). Et, d\u2019un texte aussi s\u00e9v\u00e8re, on fait application \u00e0 Shylock apr\u00e8s l\u2019avoir assur\u00e9 que rien dans la loi de Venise ne s\u2019opposait \u00e0 l\u2019ex\u00e9cution de son billet<a href=\"#_ftn114\" name=\"_ftnref114\">[114]<\/a>, et sans que lui soit laiss\u00e9e la moindre possibilit\u00e9 de se d\u00e9fendre ou d\u2019intenter appel<a href=\"#_ftn115\" name=\"_ftnref115\">[115]<\/a>.Tout se passe comme si la sagacit\u00e9 des commentateurs et l\u2019int\u00e9r\u00eat des spectateurs se concentraient exclusivement sur la clause p\u00e9nale et les moyens juridiques pour l\u2019invalider, tandis que l\u2019\u00e9gale cruaut\u00e9 de ce r\u00e9gime sombre dans l\u2019indiff\u00e9rence g\u00e9n\u00e9rale. La possibilit\u00e9 de gr\u00e2ce qu\u2019il m\u00e9nage cependant pourrait partiellement expliquer cette indiff\u00e9rence, mais on a vu que cette \u00ab\u00a0gr\u00e2ce\u00a0\u00bb \u00e9tait l\u2019occasion d\u2019imposer \u00e0 l\u2019usurier des repr\u00e9sailles, moins sanglantes sans doute, mais non moins cruelles.<\/p>\n<h4 id=\"aa2-427-479-92d-285\">c.\u00a0\u00a0\u00a0 Droit de la proc\u00e9dure<\/h4>\n<p>L\u2019acte IV tout entier met en sc\u00e8ne un proc\u00e8s; singulier proc\u00e8s, en v\u00e9rit\u00e9. Sans doute, et c\u2019est un acquis minimum, Shylock ne se fait-il pas justice \u00e0 lui-m\u00eame\u00a0: la clause p\u00e9nale dont il est le b\u00e9n\u00e9ficiaire, il en demande ex\u00e9cution en justice. Mais de quelle justice s\u2019agit-il? Une justice rendue par un Doge \u00e9vanescent, <em>rex inutilis<\/em>, qui, \u00e0 bien des \u00e9gards, \u00e9voque un Ponce Pilate impuissant et sans doute complaisant. Le vide est combl\u00e9 par l\u2019intervention miraculeuse de Portia au terme d\u2019une triple imposture\u00a0: femme, elle se pr\u00e9sente d\u00e9guis\u00e9e en homme; non-juriste, elle se pare d\u2019une science d\u2019emprunt; <em>amicus curiae<\/em> (c\u2019est-\u00e0-dire un personnage \u00e9tranger aux parties, ni t\u00e9moin ni m\u00eame expert, invit\u00e9 au tribunal pour l\u2019\u00e9clairer sur un aspect important de l\u2019affaire qui risquerait d\u2019\u00eatre insuffisamment pris en compte), elle a t\u00f4t fait de conduire le proc\u00e8s et d\u2019en dicter le verdict. Plus fondamentalement encore, et c\u2019est une quatri\u00e8me imposture, Portia, en tant qu\u2019\u00e9pouse de Bassanio, est directement int\u00e9ress\u00e9e \u00e0 l\u2019issue du proc\u00e8s. Dans la suite, lorsqu\u2019il s\u2019agira de moduler la gr\u00e2ce accord\u00e9e par le Doge, Antonio lui succ\u00e9dera dans le r\u00f4le du tiers int\u00e9ress\u00e9. Si donc Shylock, toujours l\u00e9galiste, s\u2019en remet aux instances judiciaires pour voir consacrer son droit, il n\u2019en va pas de m\u00eame dans le clan des V\u00e9nitiens. Dans leur jeu, le tribunal n\u2019aura \u00e9t\u00e9 qu\u2019une nouvelle sc\u00e8ne de com\u00e9die et le Doge un nouveau personnage de carnaval.<\/p>\n<p>La \u00ab\u00a0proc\u00e9dure\u00a0\u00bb de l\u2019instance confirme cette analyse. Le proc\u00e8s civil se mue en un instant en un proc\u00e8s criminel, l\u2019accusation est men\u00e9e par l\u2019<em>amicus curiae,<\/em> Shylock est dans l\u2019impossibilit\u00e9 de se d\u00e9fendre, et toute voie d\u2019appel lui est barr\u00e9e.<\/p>\n<p>Comment r\u00e9agir face \u00e0 tant d\u2019invraisemblances? Soit on tentera de \u00ab\u00a0redresser\u00a0\u00bb Shakespeare en r\u00e9\u00e9crivant les phases de ce proc\u00e8s, pour le traduire, cette fois correctement, dans les voies proc\u00e9durales du droit anglais de l\u2019\u00e9poque. C\u2019est l\u2019option \u00ab\u00a0hyper-r\u00e9aliste\u00a0\u00bb que choisit Mark Edwin Andrews<a href=\"#_ftn116\" name=\"_ftnref116\">[116]<\/a>. Soit on prend acte de ces \u00e9carts litt\u00e9raires \u00e0 l\u2019\u00e9gard de la norme juridique, et loin d\u2019y voir des incorrections \u00e0 redresser, on les interpr\u00e8te comme des indices d\u2019une v\u00e9rit\u00e9 fictionnelle, relevant de la <em>poetic justice<\/em> et d\u2019une surd\u00e9termination passionnelle qu\u2019on se propose d\u2019\u00e9clairer bient\u00f4t.<\/p>\n<h4 id=\"a21-5f4-4d2-ae0-bd7\">d.\u00a0\u00a0\u00a0 Le contrat d\u2019emprunt et la clause p\u00e9nale<\/h4>\n<p>Quantit\u00e9 de questions se posent \u00e0 leur sujet.<\/p>\n<p>Et d\u2019abord la question de la vraisemblance de la clause p\u00e9nale (la livre de chair) propos\u00e9e par Shylock \u00ab\u00a0en mani\u00e8re de boutade\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn117\" name=\"_ftnref117\">[117]<\/a>. Cette clause assortit un contrat qui sera sign\u00e9 par le d\u00e9biteur et rev\u00eatu du sceau d\u2019un notaire. Tout se passe donc comme si, \u00e0 Venise (ou du moins, la Venise po\u00e9tique de Shakespeare), le principe de l\u2019\u00ab\u00a0autonomie de la volont\u00e9\u00a0\u00bb (ce que les parties d\u00e9cident a force de loi) \u00e9tait sans limite. Par contrat, une partie pourrait donc renoncer au droit \u00e0 la vie.<\/p>\n<p>Mais, dira-t-on, libre aux parties de signer des billets de com\u00e9die, tant qu\u2019elles ne passent pas \u00e0 l\u2019acte; or c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment ce que pr\u00e9tend Shylock en faisant arr\u00eater Antonio pour le traduire en justice. Voil\u00e0 que la plaisanterie devient s\u00e9rieuse; on cesse de rire, et des cohortes de commentateurs prennent la plume. Le rideau se l\u00e8ve sur une grandiose repr\u00e9sentation juridique, avec, dans les r\u00f4les principaux, la loi, l\u2019\u00e9quit\u00e9 et le pardon. Face au couteau d\u00e9gain\u00e9 et \u00e0 la poitrine offerte, les facult\u00e9s critiques s\u2019\u00e9moussent, l\u2019\u00e9motion et les bons sentiments (pr\u00e9)-jugent avant m\u00eame d\u2019avoir \u00e9cout\u00e9.<\/p>\n<p>Il nous faut donc, une fois encore, redoubler d\u2019attention et s\u00e9rier les questions. Est-on certain tout d\u2019abord qu\u2019il s\u2019agit vraiment d\u2019<em>equity<\/em> dans cette affaire\u00a0? Et suffit-il d\u2019assimiler vaguement <em>equity<\/em> et <em>mercy<\/em> dans une commune r\u00e9probation du formalisme juridique\u00a0?<\/p>\n<p>De nombreux analystes relisent la pi\u00e8ce dans les termes d\u2019un majestueux affrontement entre droit (associ\u00e9 \u00e0 justice stricte) et \u00e9quit\u00e9<a href=\"#_ftn118\" name=\"_ftnref118\">[118]<\/a>. Or, il faut d\u00e9j\u00e0 y \u00eatre attentifs, l\u2019<em>equity<\/em> rev\u00eat, en droit anglais, au moins deux sens distincts. Dans un premier temps, il s\u2019agit de l\u2019\u00e9quit\u00e9 au sens aristot\u00e9licien de prudence jurisprudentielle qui temp\u00e8re les rigueurs de la loi, qui actualise le conservatisme d\u2019un vieux pr\u00e9c\u00e9dent<a href=\"#_ftn119\" name=\"_ftnref119\">[119]<\/a>, qui personnalise la solution trop g\u00e9n\u00e9rale d\u2019une norme abstraite. L\u2019\u00e9quit\u00e9 est alors une justice \u00ab\u00a0sur mesure\u00a0\u00bb, adapt\u00e9e aux particularit\u00e9s du dossier et personnalis\u00e9e au regard des protagonistes. Elle suppose une discr\u00e9tion du juge (par opposition \u00e0 son devoir de r\u00e9serve) qu\u2019on peut d\u00e9finir comme la prise de responsabilit\u00e9 du juge qui s\u2019efforce d\u2019usiner le produit \u00ab\u00a0semi-fini\u00a0\u00bb que repr\u00e9sente la norme l\u00e9gale en exploitant, de mani\u00e8re raisonnable, la marge de jeu qui lui ouvre toujours un ensemble de textes \u00e9crits.<\/p>\n<p>Dans un deuxi\u00e8me sens, plus technique, l\u2019<em>equity<\/em> s\u2019entend de la justice rendue par la <em>Chancery Court<\/em>, sous l\u2019autorit\u00e9 du <em>Chancellor<\/em> dans le but de temp\u00e9rer la rigueur des d\u00e9cisions des cours de common law. Il est \u00e9tabli que, d\u00e8s le XVI<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, les juridictions d\u2019<em>equity<\/em> att\u00e9nuaient la rigueur des clauses p\u00e9nales (conclues <em>in terrorem<\/em>) lorsque les dommages <em>civils<\/em> (pr\u00e9vus <em>bona fide<\/em>) pouvaient suffire au d\u00e9dommagement du cr\u00e9ancier<a href=\"#_ftn120\" name=\"_ftnref120\">[120]<\/a>. Ce dernier se contentait, dans ces conditions, d\u2019exiger un <em>equitable relief of the bond\u2019s penalty<\/em><a href=\"#_ftn121\" name=\"_ftnref121\">[121]<\/a>. Selon certains auteurs, dont Andrews que nous aborderons dans la jurisfiction, Shakespeare prendrait parti dans le d\u00e9bat de son temps et aurait plaid\u00e9 pour l\u2019intervention des Cours d\u2019\u00e9quit\u00e9. Il d\u00e9noncerait le formalisme des raisonnements trop attach\u00e9s au respect des pr\u00e9c\u00e9dents ou \u00e0 la lettre de la loi, leur pr\u00e9f\u00e9rant des formes de balance des int\u00e9r\u00eats du genre de celles que Bassanio propose pour passer outre \u00e0 la reconnaissance de dette\u00a0: \u00ab\u00a0qu\u2019un grand droit naisse au prix d\u2019une petite entorse\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn122\" name=\"_ftnref122\">[122]<\/a>.<\/p>\n<p>\u00c0 mieux y regarder cependant, ce n\u2019est pas d\u2019<em>equity<\/em> qu\u2019il est question dans la pi\u00e8ce (dans aucun des deux sens mentionn\u00e9), mais bien de <em>mercy.<\/em> La <em>mercy<\/em>, ou l\u2019au-del\u00e0 de la justice et de la loi; non plus l\u2019amendement de la loi et l\u2019humanisation de la justice, mais le passage \u00e0 une autre logique. Une logique de la gratuit\u00e9 (sur le mod\u00e8le de la mis\u00e9ricorde divine), une gr\u00e2ce qui est une pr\u00e9rogative de celui qui, souverain, se met, par ce geste, au-dessus de la loi, ou du particulier qui, en accordant son pardon, transcende lui aussi la justice et la loi. Cette logique du suppl\u00e9ment vient d\u2019en haut<a href=\"#_ftn123\" name=\"_ftnref123\">[123]<\/a>, elle n\u2019est jamais contrainte, et b\u00e9n\u00e9ficie autant \u00e0 celui qui la donne qu\u2019\u00e0 celui qui la re\u00e7oit.<\/p>\n<p>Sans doute, il faut le reconna\u00eetre, Portia utilise-t-elle aussi des expressions qui favorisent la confusion entre ce pardon et l\u2019\u00e9quit\u00e9\u00a0: ainsi lorsqu\u2019elle dit que \u00ab\u00a0la cl\u00e9mence adoucit la justice\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn124\" name=\"_ftnref124\">[124]<\/a> ou lorsqu\u2019elle affirme \u00ab\u00a0plaid[er] pour mitiger la rigueur du proc\u00e8s\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn125\" name=\"_ftnref125\">[125]<\/a>. Il n\u2019en reste pas moins que l\u2019\u00e9quit\u00e9 et le pardon n\u2019op\u00e8rent pas sur le m\u00eame plan\u00a0: l\u2019\u00e9quit\u00e9 s\u2019inscrit dans le ressort du droit, et part d\u2019une loi g\u00e9n\u00e9rale et abstraite qu\u2019elle temp\u00e8re; le pardon, quant \u00e0 lui, est extra- ou supra-juridique, il transcende toute esp\u00e8ce de loi et instaure une logique souveraine de don et de pardon.<\/p>\n<p>Plusieurs arguments devraient nous convaincre de ce que le conflit se joue entre loi et pardon et non entre loi et \u00e9quit\u00e9<a href=\"#_ftn126\" name=\"_ftnref126\">[126]<\/a>. Sans m\u00eame mentionner les motivations int\u00e9ress\u00e9es de Portia qui d\u00e9naturent radicalement son superbe appel \u00e0 la cl\u00e9mence, on rappellera d\u2019abord que le terme <em>equity<\/em> n\u2019appara\u00eet <em>jamais<\/em> dans la pi\u00e8ce. Gary Watt signale, du reste, qu\u2019il ne figure qu\u2019\u00e0 quatre reprises seulement dans l\u2019ensemble de l\u2019\u0153uvre de Shakespeare<a href=\"#_ftn127\" name=\"_ftnref127\">[127]<\/a>. On rel\u00e8vera ensuite que la clause n\u2019est jamais contest\u00e9e pour elle-m\u00eame. Au contraire, c\u2019est \u00e0 quatre reprises qu\u2019Antonio la confirme et d\u00e9clare s\u2019y conformer<a href=\"#_ftn128\" name=\"_ftnref128\">[128]<\/a>. \u00c0 son tour, Portia la d\u00e9clare \u00ab\u00a0en r\u00e8gle avec la loi v\u00e9nitienne au point qu\u2019on ne peut faire obstacle [aux] poursuites\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn129\" name=\"_ftnref129\">[129]<\/a>. Quant au Doge, loin de contester le march\u00e9, il s\u2019applique, d\u00e8s l\u2019entame du proc\u00e8s, \u00e0 en appeler \u00e0 l\u2019humanit\u00e9 de Shylock, sa cl\u00e9mence, sa douceur et sa tendresse humaine (<em>love<\/em>)<a href=\"#_ftn130\" name=\"_ftnref130\">[130]<\/a> \u2014 il attend de l\u2019usurier \u00ab\u00a0a gentle answer\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn131\" name=\"_ftnref131\">[131]<\/a>. Avec cette gente r\u00e9ponse et cet appel \u00e0 l\u2019amour, on est bien, convenons-en, en-dehors de la sph\u00e8re du droit. Plus tard, l\u2019appel de Portia \u00e0 la <em>mercy<\/em> n\u2019est pas adress\u00e9 \u00e0 la Cour dans l\u2019espoir qu\u2019elle att\u00e9nue la duret\u00e9 de la clause; il est destin\u00e9 \u00e0 Shylock dont elle attend un sursaut de g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9, un passage \u00e0 l\u2019acte, non dans le sens de l\u2019ex\u00e9cution de la clause (le terme \u00ab\u00a0ex\u00e9cution\u00a0\u00bb est pourtant ici particuli\u00e8rement pertinent), mais dans le sens de l\u2019abandon des poursuites, de renonciation unilat\u00e9rale \u00e0 son droit. Don, pardon, abandon&#8230; tout se passe comme si le clan des V\u00e9nitiens faisait peser sur le seul Shylock tout le poids de la rentr\u00e9e dans le r\u00e9el au moment o\u00f9 cette mauvaise plaisanterie, qui d\u00e9cidemment tourne mal, devenait trop d\u00e9rangeante et qu\u2019il fallait arr\u00eater le jeu \u2014 ici le jeu de la justice.<\/p>\n<p>Ceci nous conduit finalement \u00e0 la question d\u00e9cisive\u00a0: sur le fond, quel parti adopter? La loi ou le pardon (confondu, par beaucoup d\u2019auteurs, mais on n\u2019y revient plus, avec l\u2019\u00e9quit\u00e9)? Daniel J Kornstein soutient que la grande majorit\u00e9 des commentateurs embo\u00eete le pas \u00e0 Portia et c\u00e9l\u00e8bre, dans <em>Le Marchand de Venise<\/em>, le triomphe du bon sens et de la cl\u00e9mence sur les rigidit\u00e9s de la loi. Cependant, le parti oppos\u00e9, depuis Rudolph von Ihering au moins, ne manque certes pas d\u2019arguments et voit sans doute ses rangs grossir avec le temps.<\/p>\n<p>La clause litigieuse est-elle valide? Doit-elle \u00eatre appliqu\u00e9e par le tribunal? Elle fait l\u2019objet de trois interpr\u00e9tations diff\u00e9rentes dans la pi\u00e8ce\u00a0: une lecture litt\u00e9rale, une lecture humaniste et une lecture hyper-litt\u00e9rale.<\/p>\n<p>Selon la premi\u00e8re, aucun argument juridique ne s\u2019y oppose. Priver le cr\u00e9ancier de son b\u00e9n\u00e9fice serait, du m\u00eame coup, \u00e9branler la confiance des investisseurs \u00e9trangers et compromettre ainsi le cr\u00e9dit commercial de Venise. Selon la deuxi\u00e8me lecture, la clause, valable en elle-m\u00eame, s\u2019av\u00e8re cependant d\u2019une inhumanit\u00e9 extr\u00eame, de sorte que son b\u00e9n\u00e9ficiaire se grandirait en y renon\u00e7ant. Enfin, on se rappelle de la \u00ab\u00a0ficelle\u00a0\u00bb hyper-l\u00e9galiste \u00e0 laquelle se raccroche Portia en dernier recours\u00a0: ce sera la livre de chair et pas une goutte de sang ni un gramme suppl\u00e9mentaire.<\/p>\n<p>Reconnaissons d\u2019abord la mauvaise foi et l\u2019absurdit\u00e9 de la troisi\u00e8me lecture\u00a0: comme le notait d\u00e9j\u00e0 Ihering au XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle<a href=\"#_ftn132\" name=\"_ftnref132\">[132]<\/a>, il est \u00e9vident que le sang \u00e9tait implicitement compris dans la livre de chair convenue. Mais alors que penser de la clause elle-m\u00eame? Il aurait \u00e9t\u00e9 ais\u00e9 d\u2019invoquer plusieurs arguments juridiques \u00e0 l\u2019encontre d\u2019une clause attentatoire \u00e0 la vie du d\u00e9biteur. Par exemple, une variante du principe d\u2019ordre public qui fixe quelques limites \u00e9l\u00e9mentaires \u00e0 la lic\u00e9it\u00e9 des conventions, ou encore telle ou telle r\u00e9glementation limitant la validit\u00e9 des contrats de jeu (<em>gambling contract<\/em>)<a href=\"#_ftn133\" name=\"_ftnref133\">[133]<\/a>. Aucun tribunal \u00e0 J\u00e9rusalem (la loi juive interdisant de pr\u00e9lever un morceau de chair sur un animal vivant), ni \u00e0 Rome (on se souvient de la discussion de la <em>Loi des douze tables<\/em>) ni \u00e0 Londres n\u2019aurait pr\u00eat\u00e9 son concours \u00e0 l\u2019ex\u00e9cution d\u2019une telle clause. D\u2019autant que Shylock s\u2019\u00e9tait vu offrir plusieurs fois la somme convenue au cours du proc\u00e8s, ce qui, dans la proc\u00e9dure anglaise, aurait d\u00fb suffire \u00e0 \u00e9carter sa demande de l\u2019ex\u00e9cution en nature, soit un moyen introduit devant les juridictions d\u2019\u00e9quit\u00e9 et consistant \u00e0 exiger du cr\u00e9ancier de se voir remettre en nature l\u2019objet convenu<a href=\"#_ftn134\" name=\"_ftnref134\">[134]<\/a>. En d\u00e9finitive, la solution raisonnable du litige r\u00e9sidait dans le remboursement \u00e0 Shylock du principal, agr\u00e9ment\u00e9 d\u2019un montant compl\u00e9mentaire, compensatoire de son dommage. Mais une telle issue aurait banalis\u00e9 le conflit; elle l\u2019aurait transform\u00e9 en contentieux ordinaire, justiciable d\u2019une raison commune, alors qu\u2019il s\u2019agit ici, de toute \u00e9vidence, d\u2019un diff\u00e9rend, justiciable de la <em>poetic justice.<\/em><\/p>\n<p>Ceci nous conduit \u00e0 \u00e9voquer deux prolongements de la pi\u00e8ce sous forme de \u00ab\u00a0jurisfictions\u00a0\u00bb.<\/p>\n<h3 id=\"f15-b19-411-ba4-076\">3.\u00a0\u00a0\u00a0 La post\u00e9rit\u00e9 juridique du <em>Marchand<\/em><\/h3>\n<p>En r\u00e9sum\u00e9, la question se ram\u00e8ne \u00e0 savoir si le plaidoyer litt\u00e9raire administr\u00e9 par Shakespeare en faveur de l\u2019\u00e9quit\u00e9 et des juridictions d\u2019\u00e9quit\u00e9 (\u00e0 supposer cependant que tel fut son propos, ce que nous avons discut\u00e9, mais on ne peut nier que beaucoup ont d\u00fb le comprendre en ce sens) a exerc\u00e9 une influence d\u00e9cisive sur la partie de bras de fer historique que se livraient, depuis des d\u00e9cennies sinon des si\u00e8cles, les deux types de juridictions anglaises. Beaucoup le pensent<a href=\"#_ftn135\" name=\"_ftnref135\">[135]<\/a>, \u00e0 commencer par Andrews lui-m\u00eame<a href=\"#_ftn136\" name=\"_ftnref136\">[136]<\/a>. Et ceux-l\u00e0 de citer une c\u00e9l\u00e8bre affaire de 1615, <em>Glanvile v. Courtney<\/em><a href=\"#_ftn137\" name=\"_ftnref137\">[137]<\/a> dont les \u00e9l\u00e9ments factuels et les r\u00e9sultats sont exactement ceux qu\u2019Andrews pr\u00eate \u00e0 Shakespeare\u00a0: d\u00e9cision favorable \u00e0 l\u2019usurier rendue par Lord Coke, <em>Chief Justice of the Common law Courts<\/em>, et ensuite injonction en sens contraire rendue par le Chancellier, Lord Ellesmere. \u00c0 partir de ce moment, les choses devenaient claires\u00a0: la Couronne avait nettement et d\u00e9finitivement pris le parti de l\u2019<em>equity.<\/em> Le Roi Jacques I<sup>er<\/sup>, qui avait inspir\u00e9 cette d\u00e9cision, l\u2019emportait ainsi sur Lord Coke, qui avait pr\u00e9tendu lui disputer ses pr\u00e9rogatives juridiques. D\u00e9sormais pr\u00e9vaudrait l\u2019adage\u00a0: \u00ab\u00a0where equity and law conflict, equity shall prevail<em>\u00a0<\/em>\u00bb. W.\u00a0Nicholas Knight, discut\u00e9 lui-m\u00eame par de nombreux auteurs<a href=\"#_ftn138\" name=\"_ftnref138\">[138]<\/a>, d\u00e9fend la th\u00e8se selon laquelle Jacques I<sup>er<\/sup>, qui avait certainement assist\u00e9 plusieurs fois aux repr\u00e9sentations du <em>Marchand<\/em> (de m\u00eame, du reste, que Lord Coke, Lord Bacon et Lord Ellesmere, dans le cadre des <em>Inns of Court<\/em>, notamment), aurait \u00e9t\u00e9 directement influenc\u00e9 par Shakespeare<a href=\"#_ftn139\" name=\"_ftnref139\">[139]<\/a>. Possible, mais \u00e9videmment inv\u00e9rifiable. Il est vrai que tout se trouve chez l\u2019immense po\u00e8te \u00e9lisab\u00e9thain, y compris l\u2019anticipation de la th\u00e8se de Knight dans la bouche de Hamlet\u00a0: \u00ab\u00a0La pi\u00e8ce! \u2014 c\u2019est l\u00e0 que je pi\u00e9gerai la conscience du Roi\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn140\" name=\"_ftnref140\">[140]<\/a>. Shakespeare, ma\u00eetre \u00e0 penser du Roi, pourquoi pas?<\/p>\n<h2 id=\"431-d14-478-802-17c\">B.\u00a0 Approche de poetic justice<\/h2>\n<p>Il est temps d\u2019inscrire la pi\u00e8ce dans son horizon naturel\u00a0: celui des passions juridiques pour lesquelles le droit n\u2019est pas seulement un outil, mais un enjeu. Pour progresser dans ce labyrinthe, nous disposons d\u00e9sormais des deux fils d\u2019Ariane n\u00e9cessaires\u00a0: une premi\u00e8re analyse des caract\u00e8res, et un d\u00e9cryptage des proc\u00e9dures juridiques suivies. Il nous reste \u00e0 nouer ces deux fils et \u00e0 d\u00e9couvrir l\u2019\u00e9trange motif qu\u2019ils tissent<a href=\"#_ftn141\" name=\"_ftnref141\">[141]<\/a>.<\/p>\n<p>La cl\u00e9 de vo\u00fbte de la pi\u00e8ce est, de toute \u00e9vidence, constitu\u00e9e par la haine qui cimente le couple Shylock-Antonio. Il fallait bien qu\u2019un jour ces deux-l\u00e0 se rencontrent. Rappelons-nous\u00a0: Antonio, le parrain blas\u00e9, vaguement d\u00e9prim\u00e9, en qu\u00eate de frissons inconnus. Il risque son va-tout commercial en engageant tous ses navires non assur\u00e9s. Mais ce n\u2019est pas assez, alors m\u00eame que son ami Bassanio vient de s\u2019\u00e9prendre d\u2019une belle h\u00e9riti\u00e8re. Maintenant il voudrait se mettre totalement \u00e0 d\u00e9couvert, et trembler enfin dans un \u00ab\u00a0rien ne va plus\u00a0\u00bb flamboyant. Le fantasme de ce joueur inv\u00e9t\u00e9r\u00e9? Toucher enfin une limite; une vraie limite, une limite dans le r\u00e9el. Atteindre la \u00ab\u00a0derni\u00e8re vie\u00a0\u00bb du jeu et la jouer \u00e0 pile ou face \u2014 une chance sur deux, le risque \u00ab\u00a0pour de vrai\u00a0\u00bb. Peut-\u00eatre faut-il pousser encore d\u2019un cran l\u2019analyse et convenir que cet Antonio-l\u00e0 est m\u00eame un peu masochiste. Il r\u00eave d\u2019une loi qui lui enseignerait enfin la limite et s\u2019inscrirait \u00e0 m\u00eame son corps, comme l\u2019officier de la <em>Colonie p\u00e9nitentiaire<\/em><a href=\"#_ftn142\" name=\"_ftnref142\">[142]<\/a> qui, sevr\u00e9 de loi, finissait par se jeter lui-m\u00eame sur la machine des supplices dans l\u2019espoir que la sentence \u00e9crite en lettres de sang sur son corps lui r\u00e9v\u00e8le enfin la r\u00e8gle. Lui, l\u2019homme des gr\u00e2ces et de toutes les \u00e9chappatoires, il buterait enfin sur de l\u2019implacable; lui qui a tout achet\u00e9, il serait enfin confront\u00e9 \u00e0 de l\u2019irr\u00e9missible. Il toucherait enfin un \u00ab\u00a0arr\u00eat\u00a0\u00bb du destin. Aussi, cette loi implacable, il se jure de la d\u00e9fier. Avec, n\u2019en doutons pas, au fond du c\u0153ur qu\u2019il va risquer, ce redoublement secret de jouissance \u2014 la perspective qu\u2019il pourrait bien gagner encore. Cette statue du Commandeur qu\u2019il va d\u00e9fier, ce sera Shylock.<\/p>\n<p>Shylock, l\u2019antith\u00e8se absolue, le fr\u00e8re ennemi. L\u2019homme du livre et du texte; l\u2019homme de parole et d\u2019engagement. Le financier parasite et pourtant indispensable \u00e0 ses affaires comme \u00e0 celles de Venise. Le rival de rien qui pourtant jette une ombre grandissante sur ses trafics. Le souffre-douleur de la f\u00eate v\u00e9nitienne, dont la vue seule suscite le rejet. Ce refoul\u00e9 de l\u2019inconscient qui a le mauvais go\u00fbt de faire retour bien trop souvent. Et puis, n\u2019est-il pas le descendant des d\u00e9icides, celui sur la t\u00eate duquel plane une mal\u00e9diction \u00e9ternelle? Chaque mot, chaque pas de Shylock portent le poids de cette mal\u00e9diction; il n\u2019est plus, d\u00e8s l\u2019instant o\u00f9 sa fille ch\u00e9rie l\u2019a trahi pour un chr\u00e9tien, qu\u2019un bloc de ressentiment \u2014 comme un m\u00e9galithe de haine au beau milieu de la f\u00eate. Le hasard lui fournira son adversaire\u00a0: ce sera Antonio, le prince des joueurs \u00e0 la d\u00e9rive.<\/p>\n<p>Ces deux-l\u00e0 devaient se rencontrer. Dans cette Venise \u00e9lectris\u00e9e, ils s\u2019attirent et se rejettent comme le positif et le n\u00e9gatif. Deux adjectifs inattendus les caract\u00e9risent, qui disent cette polarit\u00e9\u00a0: Antonio est triste Shylock imagine un contrat amusant; voil\u00e0 donc que, dans la tension qui les oppose, ils \u00e9changent leurs r\u00f4les\u00a0: le royal marchand va jouer dans la douleur, le Juif r\u00e9prouv\u00e9 anticipe sa jubilation. Alors les deux hommes d\u00e9cident de pactiser; peut-\u00eatre attendaient-ils cet instant depuis des ann\u00e9es. Ils vont se pousser \u00e0 bout, dans une partie sans merci, en poussant la loi \u00e0 bout. Par lassitude faustienne, Antonio pactisera avec le diable et risquera sa vie; par haine atavique, Shylock assumera le st\u00e9r\u00e9otype du Juif mangeur d\u2019homme dans l\u2019espoir d\u2019assumer enfin une vengeance s\u00e9culaire.<\/p>\n<p>C\u2019est Antonio, bien entendu, qui prend l\u2019initiative et se r\u00e9serve donc d\u2019embl\u00e9e l\u2019avantage. Le pi\u00e8ge diabolique du contrat, c\u2019est lui qui l\u2019ourdit. C\u2019est lui qui se tra\u00eene, \u00e0 demi d\u00e9fait, devant son rival, en demandeur de cr\u00e9dit. Entre les deux ennemis, c\u2019est une sc\u00e8ne de s\u00e9duction paradoxale qui se joue, un lien bas\u00e9 sur la haine r\u00e9ciproque qui se noue \u2014 r\u00e9sistance garantie. \u00ab\u00a0Pr\u00eate-[moi cet argent] comme \u00e0 ton ennemi\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn143\" name=\"_ftnref143\">[143]<\/a>, lance-t-il \u00e0 l\u2019usurier, et ne compte pas sur moi pour te remercier, je continuerai \u00e0 te cracher au visage comme je l\u2019ai toujours fait et comme tu le m\u00e9rites. Antonio provoque, excite\u00a0: allons, sois le chien que tu es, mords! Et voil\u00e0 Shylock, abruti de haine, aveugl\u00e9 de ressentiment, ivre de vengeance, qui tombe dans le pi\u00e8ge b\u00e9ant. Il fait mine de chercher les bonnes gr\u00e2ces de son adversaire, il semble se jouer de la situation en proposant la clause \u00ab\u00a0par mani\u00e8re de plaisanterie\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn144\" name=\"_ftnref144\">[144]<\/a>, mais personne n\u2019est dupe\u00a0: l\u2019humour n\u2019est pas son genre et il y a bien longtemps qu\u2019il a cess\u00e9 d\u2019esp\u00e9rer les bonnes gr\u00e2ces des V\u00e9nitiens. Comme un animal affam\u00e9, il a flair\u00e9 sa proie et se jette dessus\u00a0: pas de quartiers!<\/p>\n<p>Sans doute un contrat demande-t-il une <em>consideration<\/em>. Mais pr\u00e9cis\u00e9ment, le c\u0153ur d\u2019Antonio est exig\u00e9 en \u00ab\u00a0consid\u00e9ration\u00a0\u00bb de quinze si\u00e8cles de mal\u00e9fices inflig\u00e9s \u00e0 son peuple. Faible compensation, mais fameux b\u00e9n\u00e9fice symbolique pour un homme seul. Hypnotis\u00e9 par ce fabuleux march\u00e9, Shylock en vient \u00e0 oublier ses imp\u00e9ratifs commerciaux\u00a0: pour une fois il se passera d\u2019int\u00e9r\u00eats. Son int\u00e9r\u00eat dans l\u2019affaire est d\u2019un autre ordre, infiniment sup\u00e9rieur, \u00e0 vrai dire au-del\u00e0 de toutes ses esp\u00e9rances. Une vengeance <em>assouvie<\/em> <em>par<\/em> la loi, pouvait-il r\u00eaver mieux\u00a0? Double app\u00e2t tendu par Antonio\u00a0: la vengeance et la caution de la loi. Le r\u00e9prouv\u00e9 l\u00e9galiste n\u2019y r\u00e9siste pas. D\u00e9sormais le <em>bond <\/em>sera son talisman, son destin, son salut; il s\u2019y identifie totalement, ainsi qu\u2019\u00e0 cette loi qui, croit-il, lui en assure l\u2019ex\u00e9cution certaine. Muni de ce papier, sign\u00e9 par son d\u00e9biteur et pass\u00e9 devant notaire, Shylock d\u00e9sire d\u00e9sormais la loi (d\u00e9sir fou, absolu, \u00e0 en crever \u2014 <em>I crave the law<\/em><a href=\"#_ftn145\" name=\"_ftnref145\">[145]<\/a>) \u2014 <em>il<\/em> <em>est<\/em> d\u00e9sormais la loi, il en tient lieu, il en est le lieutenant sur terre<a href=\"#_ftn146\" name=\"_ftnref146\">[146]<\/a>. Double aveuglement de Shylock, qui bien \u00e0 tort, renonce aux lois du commerce, et, de surcro\u00eet, se m\u00e9prend sur le sens de la loi (la loi v\u00e9nitienne, la loi juive, la Loi tout court) dont il se pr\u00e9tend le lieutenant. Avec le c\u0153ur d\u2019Antonio, il croit tenir son os \u2014 un os prot\u00e9g\u00e9 par la loi qu\u2019il \u00e9rige en f\u00e9tiche. Son petit f\u00e9tiche personnel&#8230;<\/p>\n<p>Face \u00e0 lui, Antonio peut se contenter de tendre le cou. La proie qui pi\u00e8ge le chasseur, voil\u00e0 l\u2019exploit du masochiste \u00e0 l\u2019\u00e9gard de son partenaire qui n\u2019\u00e9tait pas un sadique, mais qui le devient par occasion<a href=\"#_ftn147\" name=\"_ftnref147\">[147]<\/a>. \u00c0 vrai dire, Antonio tente ici le coup de sa vie \u2014 une formidable partie de \u00ab\u00a0qui perd gagne\u00a0\u00bb, \u00e0 quoi se reconna\u00eet \u00e0 coup s\u00fbr la strat\u00e9gie du pervers. Qu\u2019on en juge. S\u2019il gagne (ses galions rentrent au port charg\u00e9s de richesses), il aura fait coup triple\u00a0: il aura obtenu un pr\u00eat sans int\u00e9r\u00eat, il aura impos\u00e9 sa loi du \u00ab\u00a0sans int\u00e9r\u00eat\u00a0\u00bb au financier juif, il l\u2019aura frustr\u00e9 de sa jubilation vengeresse. S\u2019il perd (il est ruin\u00e9), il aura enfin \u00e9prouv\u00e9 une limite et rencontr\u00e9 cette r\u00e9sistance qui s\u2019\u00e9tait toujours d\u00e9rob\u00e9e devant lui \u2014 avec, en prime, ce surcro\u00eet de jouissance tir\u00e9 de la certitude qu\u2019en d\u00e9finitive cette limite est le fruit d\u2019une machination dont il est lui-m\u00eame l\u2019auteur \u2014 assez de quoi flatter son fantasme de toute-puissance. Dans les deux cas, en jouant si gros, il se sera offert de bonnes d\u00e9charges d\u2019adr\u00e9naline, lui que guettaient la routine des affaires et la morosit\u00e9 des amours platoniques. Enfin, qu\u2019il gagne ou qu\u2019il perde, il s\u2019aur\u00e9ole du prestige social d\u2019un sacrifice (pseudo)-christique\u00a0: n\u2019a-t-il pas offert sa vie pour racheter la dette d\u2019un ami\u00a0?<\/p>\n<p>Fond\u00e9 sur de telles motivations, on comprend que le pacte infernal soit \u00e0 toute \u00e9preuve. Son manque apparent de <em>consideration<\/em> juridique (et donc de validit\u00e9 l\u00e9gale) est le signe le plus certain de son effectivit\u00e9, et donc de sa valeur affective. Comme un arc \u00e9lectrique tendu entre les p\u00f4les oppos\u00e9s, la clause lie d\u00e9sormais les deux partenaires \u00ab\u00a0\u00e0 la vie, \u00e0 la mort\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Avec aussi cet effet potentiel, que le proc\u00e8s va bient\u00f4t r\u00e9v\u00e9ler, d\u2019inverser, brutalement et \u00e0 plusieurs reprises, les polarit\u00e9s. Au d\u00e9part, l\u2019exclu, le paria, c\u2019est Shylock, le Juif, assign\u00e9 \u00e0 r\u00e9sidence, la nuit et les jours de f\u00eate, dans son ghetto. Puis voil\u00e0 que, par la magie du pacte, Antonio vient occuper la place de l\u2019exclu potentiel<a href=\"#_ftn148\" name=\"_ftnref148\">[148]<\/a>: le charg\u00e9 de la dette, le bouc \u00e9missaire, c\u2019est lui; lui, pour une fois, le porteur du valet noir. Et puis tout s\u2019inversera encore une fois\u00a0: Portia se chargera de refiler la mauvaise carte \u00e0 Shylock \u2014 il sera temps alors de l\u2019exclure vraiment et d\u00e9finitivement. L\u2019usurier, muni de son petit f\u00e9tiche l\u00e9gal, avait cru pouvoir passer \u00e0 l\u2019acte \u2014 d\u00e9j\u00e0 il avait aiguis\u00e9 son couteau. Mais il n\u2019avait pas les moyens du passage \u00e0 l\u2019acte; seule la S\u00e9r\u00e9nissime disposait de ce privil\u00e8ge.<\/p>\n<p>Pour le comprendre, il faut maintenant creuser plus avant ces notions de contrat, de loi et de jugement que Shylock avait cru, mais un peu vite, mettre dans son jeu.<\/p>\n<p>Le contrat pouvait-il venger Shylock? Il le croyait sinc\u00e8rement\u00a0: sur la forme, il \u00e9tait garanti par notaire; sur le fond, il traduisait une commune volont\u00e9 des signataires \u2014 cette volont\u00e9 priv\u00e9e qui fait loi dans les r\u00e9gimes lib\u00e9raux. De surcro\u00eet, s\u2019il fallait vraiment rationaliser, Shylock pouvait toujours invoquer la n\u00e9cessit\u00e9 de garantir absolument les billets pour pr\u00e9server le cr\u00e9dit commercial de Venise. Mais il faut aller plus loin. En tant qu\u2019instrument juridique des volont\u00e9s priv\u00e9es, le contrat est (sans se r\u00e9duire \u00e0 cela, bien entendu, et sans que ce fantasme ne se concr\u00e9tise, comme on le verra) l\u2019instrument par excellence des strat\u00e9gies de la perversion. Les pages de Sade sont remplies de pactes nou\u00e9s entre les rou\u00e9s, et il n\u2019est pas d\u2019orgies qui, sous sa plume, ne r\u00e9ponde \u00e0 une mise en sc\u00e8ne soigneusement r\u00e9gl\u00e9e<a href=\"#_ftn149\" name=\"_ftnref149\">[149]<\/a>. Gilles Deleuze ne dit pas autre chose dans son analyse des \u0153uvres de Sacher-Masoch<a href=\"#_ftn150\" name=\"_ftnref150\">[150]<\/a>. Ce n\u2019est pas un hasard ou le r\u00e9sultat d\u2019une simple trivialit\u00e9\u00a0: le contrat priv\u00e9 n\u2019est, pour le pervers, pas seulement l\u2019instrument (\u00e9vident) de sa volont\u00e9 priv\u00e9e. Beaucoup plus fondamentalement, on comprend vite qu\u2019il est l\u2019objet v\u00e9ritable, et donc l\u2019enjeu de sa passion. Le pervers est celui qui, du m\u00eame geste, d\u00e9nie la loi commune et y <em>substitue<\/em> <em>sa<\/em> loi personnelle \u2014 une loi bien plus cruelle que celle de la cit\u00e9, une loi mortif\u00e8re qu\u2019il inscrit dans le corps des autres, et souvent aussi dans son corps propre. Ainsi pour Shylock, rendu pervers et sadique par les circonstances (et pour son inspirateur Antonio, pas dupe et donc doublement pervers), la clause diabolique avait pour enjeu de se substituer \u00e0 la loi commune (qui exclut les Juifs depuis des si\u00e8cles) et de la remplacer par une loi priv\u00e9e \u2014 celle de la vengeance de Shylock \u2014 avec l\u2019illusion qu\u2019elle serait garantie par la loi du commerce international que Venise est bien forc\u00e9e d\u2019adopter, quoi qu\u2019il lui en co\u00fbte.<\/p>\n<p>Mais, bien entendu, Shylock s\u2019est aveugl\u00e9, il est victime de l\u2019illusion qui le fait croire \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 d\u2019un droit d\u2019exception<a href=\"#_ftn151\" name=\"_ftnref151\">[151]<\/a>, comme s\u2019il existait une loi \u00ab\u00a0rien que pour lui\u00a0\u00bb \u2014 une loi \u00e0 laquelle, de surcro\u00eet, les autorit\u00e9s allaient diligemment pr\u00eater main-forte. En r\u00e9alit\u00e9, comme le lui signifie Portia, la loi n\u2019a pas cess\u00e9 de le \u00ab\u00a0tenir\u00a0\u00bb\u00a0: \u00ab\u00a0Arr\u00eate, Juif. Car la loi encore a une prise sur toi\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn152\" name=\"_ftnref152\">[152]<\/a>\u00a0: \u00ab\u00a0la loi a encore prise sur toi\u00a0\u00bb \u2014 tel est pris qui croyait prendre. Shylock pr\u00e9tendait appliquer la loi \u00ab\u00a0\u00e0 la lettre\u00a0\u00bb, le voil\u00e0 pris au \u00ab\u00a0pied de la lettre\u00a0\u00bb (pas un gramme suppl\u00e9mentaire). \u00ab\u00a0Au pied!\u00a0\u00bb hurlent d\u00e9sormais les V\u00e9nitiens \u00e0 ce chien.<\/p>\n<p>O\u00f9 s\u2019est donc gliss\u00e9e l\u2019erreur? Pas seulement dans la m\u00e9compr\u00e9hension du contrat (que toujours la loi encadre, d\u2019une mani\u00e8re ou d\u2019une autre). Aussi, et c\u2019est encore plus grave, dans la m\u00e9compr\u00e9hension de ce qu\u2019est la loi commune, l\u2019oubli de ce sur quoi reposent ses fondements. Double fondement, en v\u00e9rit\u00e9\u00a0: dans l\u2019au-del\u00e0 transcendant de la l\u00e9gitimit\u00e9, et dans l\u2019en de\u00e7\u00e0 prosa\u00efque des rapports de force (effectivit\u00e9).<\/p>\n<p>Sur le versant transcendant, Shylock en est venu \u00e0 oublier la nature de sa propre loi juive\u00a0: une loi qui (comme toute loi commune digne de ce nom) d\u00e9livre et \u00e9l\u00e8ve, une loi qui noue le lien social, une loi qui soit un instrument de vie et non de mort. Il oublie la loi noahide qui interdit de mutiler un animal (<em>a fortiori<\/em> un homme) vivant; il oublie cet autre principe de la culture juridique juive\u00a0: \u00ab\u00a0une mesure juridique [&#8230;] ne doit pas s\u2019appliquer de mani\u00e8re d\u00e9gradante ni \u00eatre l\u2019occasion d\u2019une manifestation de cruaut\u00e9\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn153\" name=\"_ftnref153\">[153]<\/a>. Il se forge une loi f\u00e9tiche \u00e0 lui et croit mobiliser \u00e0 son appui la loi commune qu\u2019il r\u00e9duit alors \u00e0 une forme de cl\u00f4ture m\u00e9canique, un instrument implacable de mort. Contre-sens fatal. Il renoue avec la conception de la loi la plus archa\u00efque qui soit, une loi quasi-naturelle de n\u00e9cessit\u00e9 qui frappe de fa\u00e7on m\u00e9canique. Cette loi dont la civilisation grecque s\u2019est arrach\u00e9e en civilisant les d\u00e9esses vengeresses (les sanglantes Erinyes)<a href=\"#_ftn154\" name=\"_ftnref154\">[154]<\/a> et que Franz Kafka red\u00e9couvrira dans ses cauchemars<a href=\"#_ftn155\" name=\"_ftnref155\">[155]<\/a>. Contre-sens et aussi sacril\u00e8ge de Shylock qui s\u2019en remet, comme le note Daniel Sibony, \u00e0 une \u00ab\u00a0Dieu-destin-Loi qui ne pardonne pas\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn156\" name=\"_ftnref156\">[156]<\/a>, oubliant que le Dieu de sa religion est aussi celui du pardon.<\/p>\n<p>Mais l\u2019aveuglement de Shylock lui aura voil\u00e9 aussi l\u2019autre face de la loi, le pilier d\u2019effectivit\u00e9 sur lequel elle repose aussi, les rapports de force qui, <em>hic et nunc<\/em>, lui assurent sa prise dans le r\u00e9el<a href=\"#_ftn157\" name=\"_ftnref157\">[157]<\/a>. Na\u00efvet\u00e9 de Shylock qui s\u2019imaginait beno\u00eetement triompher de \u00ab\u00a0la loi du plus fort\u00a0\u00bb. Comment a-t-il pu croire que les Magnifiques lui c\u00e9deraient la peau de l\u2019un des leurs? Antonio pouvait sans doute jouer \u00e0 ce jeu-l\u00e0 parce qu\u2019il devait bien se douter qu\u2019<em>in fine<\/em> un arbitre sifflerait la fin de la partie. Mais fallait-il que le financier soit d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 pour avoir \u00e0 ce point pris son d\u00e9sir de loi (<em>I crave the law<\/em>) pour la r\u00e9alit\u00e9!<\/p>\n<p>Reste enfin la troisi\u00e8me figure juridique\u00a0: l\u2019instance du jugement. Fort de son bon droit, Shylock attendait sans ciller la confirmation de son titre par un juge impartial. Mais il ne rencontre qu\u2019un Doge\/Pilate qui se d\u00e9force sur un tiers partial. Dans la jungle v\u00e9nitienne o\u00f9 pr\u00e9vaut assur\u00e9ment la loi du plus fort, le jugement ne remplit aucune des deux fonctions que lui assigne Paul Ric\u0153ur<a href=\"#_ftn158\" name=\"_ftnref158\">[158]<\/a>. Il ne parvient ni \u00e0 garantir \u00ab\u00a0\u00e0 chacun sa part\u00a0\u00bb en \u00ab\u00a0d\u00e9partageant\u00a0\u00bb \u00e9quitablement les plaideurs (fonction courte du jugement), ni, <em>a fortiori<\/em>, \u00e0 renouer le lien social en r\u00e9conciliant les protagonistes et en m\u00e9nageant les conditions qui leur permettraient, bourreau et victime, de \u00ab\u00a0reprendre part\u00a0\u00bb \u00e0 la vie sociale (fonction longue du jugement). Incapable d\u00e9j\u00e0 d\u2019assurer le r\u00f4le social minimal du <em>suum cuique tribuere<\/em>, la justice de com\u00e9die du Doge est bien entendu dans l\u2019incapacit\u00e9 d\u2019honorer sa mission noble de longue port\u00e9e. Le d\u00e9ni de justice dont Shylock est victime conduit naturellement \u00e0 son exclusion.<\/p>\n<p>En r\u00e9sum\u00e9, Shylock avait cru pouvoir mobiliser \u00e0 l\u2019appui de son destin vengeur les trois principaux instruments juridiques\u00a0: un contrat \u00ab\u00a0\u00e0 sa main\u00a0\u00bb, une loi commune pour le garantir, un juge pour l\u2019ex\u00e9cuter. Mais, ce faisant, il perdait de vue que chacune de ses sources de droit pr\u00e9sente un \u00ab\u00a0double-fond\u00a0\u00bb\u00a0: le contrat est toujours, d\u2019une mani\u00e8re ou l\u2019autre, encadr\u00e9 par la loi qui lui fixe des limites<a href=\"#_ftn159\" name=\"_ftnref159\">[159]<\/a>, la loi s\u2019inscrit dans le double horizon d\u2019une l\u00e9gitimit\u00e9 qui la transcende et d\u2019une effectivit\u00e9 de rapports de forces qui la subvertissent, et enfin le jugement, s\u2019il veut honorer sa fonction longue, ne peut se limiter \u00e0 cautionner une vengeance priv\u00e9e.<\/p>\n<p>La traduction anthropologique de ce constat est que, dans la constitution de l\u2019espace symbolique des pronoms personnels, constitutif de la socialit\u00e9, les <em>je<\/em> et les <em>tu<\/em> doivent n\u00e9cessairement s\u2019en r\u00e9f\u00e9rer au <em>il<\/em> du tiers, de la soci\u00e9t\u00e9 et de la loi, sous peine de s\u2019ab\u00eemer dans un corps-\u00e0-corps fusionnel ou mortif\u00e8re. Tel le couple Shylock-Antonio, d\u00e9sarrim\u00e9 de la loi commune, et encha\u00een\u00e9 dans une morbide \u00e9treinte de haine.<\/p>\n<p>Double interpr\u00e9tation, d\u00e8s lors, de l\u2019\u00e9chec programm\u00e9 de Shylock \u2014 une interpr\u00e9tation mat\u00e9rialiste qui rappellera qu\u2019un Juif ne triomphe pas d\u2019un chr\u00e9tien dans la Venise du XVII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, ni personne de la loi du plus fort. Et une interpr\u00e9tation anthropologique qui enseigne qu\u2019une loi personnelle n\u2019est pas une loi.<\/p>\n<p>Tout jeu (y compris le grand jeu de lois v\u00e9nitien) s\u2019appuie sur un m\u00e9ta-jeu plus ou moins cach\u00e9. Seul Shylock semblait l\u2019ignorer. La perversit\u00e9 du clan des V\u00e9nitiens aura \u00e9t\u00e9 d\u2019invoquer le m\u00e9ta-jeu transcendant de la gr\u00e2ce pour couvrir exclusivement les manigances de leur m\u00e9ta-jeu de pouvoir. On atteint au sommet de la perversit\u00e9 lorsque le plus fort d\u00e9tourne \u00e0 son profit exclusif, et donc corrompt radicalement, le langage transcendant de la l\u00e9gitimit\u00e9.<\/p>\n<p><u>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 <\/u><\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a> \u00a0\u00a0\u00a0 Voir Sophocle, \u00ab\u00a0Antigone\u00a0\u00bb dans <em>Th\u00e9\u00e2tre complet<\/em>, traduit par Robert Pignarre, Paris, Garnier, 1964, acte 2, 456.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref2\" name=\"_ftn2\">[2]<\/a> \u00a0\u00a0\u00a0 Voir William Shakespeare, <em>The Merchant of Venice<\/em>, 7<sup>e<\/sup> \u00e9d par John Russell Brown, Londres, Methuen, 1955.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref3\" name=\"_ftn3\">[3]<\/a> \u00a0\u00a0\u00a0 John Russell Brown, \u00ab\u00a0Pr\u00e9face\u00a0\u00bb dans Shakespeare, <em>Le Marchand de Venise<\/em>, traduit par Jean Grosjean, Paris, Flammarion, 1994,\u00a07 \u00e0 la p\u00a029. Nous nous r\u00e9f\u00e8rerons \u00e0 cette \u00e9dition bilingue pour la version originale et sa traduction fran\u00e7aise.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref4\" name=\"_ftn4\">[4]<\/a><em> \u00a0\u00a0\u00a0 Ibid<\/em> \u00e0 la p\u00a031.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref5\" name=\"_ftn5\">[5]<\/a> \u00a0\u00a0\u00a0 Richard A Posner, <em>Droit et litt\u00e9rature<\/em>, traduit par Christine Hivet et Philippe Jouary, Paris, Presses Universitaires de France, 1996 \u00e0 la p\u00a0112.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref6\" name=\"_ftn6\">[6]<\/a> \u00a0\u00a0\u00a0 Pour une critique acerbe de cette interpr\u00e9tation, voir Richard Weisberg, <em>Poethics and Other Strategies of Law and Literature<\/em>, New York, Columbia University Press, 1992 aux pp 206\u201310 [Weisberg, <em>Poethics<\/em>].<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref7\" name=\"_ftn7\">[7]<\/a> \u00a0\u00a0\u00a0 William Shakespeare, \u00ab\u00a0Le Marchand de Venise\u00a0\u00bb dans <em>\u0152uvres compl\u00e8tes de W. Shakespeare<\/em>, t 8, traduit par Fran\u00e7ois-Victor Hugo, Paris, Pagnerre, 1861, 167 \u00e0 la p\u00a0186.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref8\" name=\"_ftn8\">[8]<\/a> \u00a0\u00a0\u00a0 Shakespeare, <em>Le Marchand de Venise<\/em>, <em>supra <\/em>note 3, acte III, sc\u00e8ne 2, 297\u2013313 aux pp\u00a0182\u201385.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref9\" name=\"_ftn9\">[9]<\/a><em> \u00a0\u00a0\u00a0 <\/em>Voir <em>ibid<\/em>, acte IV, sc\u00e8ne\u00a01, 37 aux pp\u00a0210\u201311.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref10\" name=\"_ftn10\">[10]<\/a><em> \u00a0\u00a0 Ibid<\/em>, acte IV, sc\u00e8ne\u00a01, 142 \u00e0 la p\u00a0221. Dans la version originale, \u00ab\u00a0I stand here for law\u00a0\u00bb (<em>ibid<\/em> \u00e0 la p\u00a0220).<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref11\" name=\"_ftn11\">[11]<\/a><em> \u00a0\u00a0 <\/em>Voir <em>ibid<\/em>, acte IV, sc\u00e8ne\u00a01, 220 \u00e0 la p\u00a0227.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref12\" name=\"_ftn12\">[12]<\/a><em> \u00a0\u00a0 Ibid<\/em>, acte IV, sc\u00e8ne\u00a01, 302\u201303 \u00e0 la p\u00a0235.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref13\" name=\"_ftn13\">[13]<\/a><em> \u00a0\u00a0 <\/em>Voir <em>ibid<\/em>, acte IV, sc\u00e8ne\u00a01, 307 \u00e0 la p\u00a0235.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref14\" name=\"_ftn14\">[14]<\/a><em> \u00a0\u00a0 Ibid<\/em>, acte IV, sc\u00e8ne\u00a01, 393 \u00e0 la p\u00a0243. Dans la version originale, \u00ab\u00a0I am not well\u00a0\u00bb (<em>ibid<\/em> \u00e0 la p\u00a0242).<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref15\" name=\"_ftn15\">[15]<\/a><em> \u00a0\u00a0 Ibid<\/em>, acte V, sc\u00e8ne\u00a01, 254 \u00e0 la p\u00a0277.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref16\" name=\"_ftn16\">[16]<\/a> \u00a0\u00a0 Voir Christopher Marlowe, <em>Le Juif de Malte<\/em>, Paris, Avant-Sc\u00e8ne, 1999.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref17\" name=\"_ftn17\">[17]<\/a> \u00a0\u00a0 Voir Shakespeare, <em>Le Marchand de Venise<\/em>, <em>supra <\/em>note 3, acte I, sc\u00e8ne\u00a02, 12\u201325 aux pp\u00a058\u201361.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref18\" name=\"_ftn18\">[18]<\/a> \u00a0\u00a0 Voir AD Nuttall, <em>Shakespeare the Thinker, <\/em>New Haven, Yale University Press, 2007 \u00e0 la p\u00a0256; BJ Sokol et Mary Sokol, <em>Shakespeare, Law, and Marriage<\/em>, Cambridge, Cambridge University Press, 2003 \u00e0 la p 63.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref19\" name=\"_ftn19\">[19]<\/a> \u00a0\u00a0 Voir Shakespeare, <em>Le Marchand de Venise<\/em>, <em>supra <\/em>note 3, acte I, sc\u00e8ne\u00a01, 167\u201372 \u00e0 la p\u00a057, acte\u00a0III, sc\u00e8ne\u00a02, 238 \u00e0 la p\u00a0181.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref20\" name=\"_ftn20\">[20]<\/a><em> \u00a0\u00a0 Ibid<\/em>, acte I, sc\u00e8ne\u00a01, 130\u201331 \u00e0 la p\u00a055.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref21\" name=\"_ftn21\">[21]<\/a> \u00a0\u00a0 Daniel Sibony, <em>Avec Shakespeare\u00a0: \u00e9clats et passions en douze pi\u00e8ces<\/em>, Paris, \u00c9ditions du Seuil, 2003 \u00e0 la p 212.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref22\" name=\"_ftn22\">[22]<\/a> \u00a0\u00a0 Voir Shakespeare, <em>Le Marchand de Venise<\/em>, <em>supra <\/em>note 3, acte III, sc\u00e8ne\u00a02, aux pp\u00a0184\u201385.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref23\" name=\"_ftn23\">[23]<\/a><em> \u00a0\u00a0 <\/em>Voir <em>ibid<\/em>, acte IV, sc\u00e8ne\u00a01, 281 \u00e0 la p\u00a0233.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref24\" name=\"_ftn24\">[24]<\/a> \u00a0\u00a0 Voir Sokol et Sokol, <em>supra <\/em>note\u00a018 \u00e0 la p 127.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref25\" name=\"_ftn25\">[25]<\/a> \u00a0\u00a0 Voir Shakespeare, <em>Le Marchand de Venise<\/em>, <em>supra <\/em>note 3, acte III, sc\u00e8ne\u00a02, 247 \u00e0 la p\u00a0184.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref26\" name=\"_ftn26\">[26]<\/a> \u00a0\u00a0 Voir Richard H Weisberg, \u00ab\u00a0The Concept and Performance of \u201cThe Code\u201d in <em>The Merchant of Venice\u00a0<\/em>\u00bb dans Paul Raffield et Gary Watt, dir, <em>Shakespeare and the Law, <\/em>Oxford, Hart, 2008, 289 aux pp 295\u201396 [Weisberg, \u00ab\u00a0Concept and Performance\u00a0\u00bb].<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref27\" name=\"_ftn27\">[27]<\/a> \u00a0\u00a0 Voir Shakespeare, <em>Le Marchand de Venise<\/em>, <em>supra <\/em>note 3, acte I, sc\u00e8ne\u00a02, 88 \u00e0 la p\u00a065.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref28\" name=\"_ftn28\">[28]<\/a> \u00a0\u00a0 Voir <em>ibid<\/em>, acte III, sc\u00e8ne\u00a02, 63\u201372 \u00e0 la p\u00a0167.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref29\" name=\"_ftn29\">[29]<\/a> \u00a0\u00a0 Voir Charles Ross, \u00ab\u00a0Avoiding the Issue of Fraud: 4, 5 Philip &amp; Mary c.8 (the Heiress Protection Statute), Portia, and Desdemona\u00a0\u00bb dans Constance Jordan et Karen Cunningham, dir, <em>The Law in Shakespeare<\/em>, Basingstoke (R-U), Palgrave Macmillan, 2007, 91 \u00e0 la p\u00a097.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref30\" name=\"_ftn30\">[30]<\/a> \u00a0\u00a0 Shakespeare, <em>Le Marchand de Venise<\/em>, <em>supra <\/em>note 3, acte III, sc\u00e8ne\u00a02, 305\u201306 \u00e0 la p\u00a0185.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref31\" name=\"_ftn31\">[31]<\/a><em> \u00a0\u00a0 Ibid<\/em>, acte III, sc\u00e8ne\u00a04, 61\u201362 \u00e0 la p\u00a0194.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref32\" name=\"_ftn32\">[32]<\/a><em> \u00a0\u00a0 Ibid<\/em> \u00e0 la p\u00a0195.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref33\" name=\"_ftn33\">[33]<\/a><em> \u00a0\u00a0 Ibid<\/em>, acte I, sc\u00e8ne\u00a01, 47 \u00e0 la p\u00a047.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref34\" name=\"_ftn34\">[34]<\/a> \u00a0\u00a0 Voir Posner, <em>supra<\/em> note\u00a05 \u00e0 la p\u00a0111.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref35\" name=\"_ftn35\">[35]<\/a> \u00a0\u00a0 Voir Luke Wilson, \u00ab\u00a0Drama and Marine Insurance in Shakespeare\u2019s London\u00a0\u00bb dans Jordan et Cunningham, <em>supra <\/em>note\u00a029, 127 \u00e0 la p 129.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref36\" name=\"_ftn36\">[36]<\/a> \u00a0\u00a0 Voir Kenneth Gross, <em>Shylock is Shakespeare<\/em>, Chicago, University of Chicago Press, 2006 \u00e0 la p\u00a049.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref37\" name=\"_ftn37\">[37]<\/a> \u00a0\u00a0 Voir Shakespeare, <em>Le Marchand de Venise<\/em>, <em>supra <\/em>note 3, acte IV, sc\u00e8ne\u00a01, 114 \u00e0 la p\u00a0217.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref38\" name=\"_ftn38\">[38]<\/a> \u00a0\u00a0 Voir Weisberg, \u00ab\u00a0Concept and Performance\u00a0\u00bb, <em>supra<\/em> note\u00a026 \u00e0 la p\u00a0294.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref39\" name=\"_ftn39\">[39]<\/a> \u00a0\u00a0 Shakespeare, <em>Le Marchand de Venise<\/em>, <em>supra <\/em>note\u00a03, acte IV, sc\u00e8ne\u00a01, 203 \u00e0 la p\u00a0225. Dans la version originale, \u00ab\u00a0I crave the law\u00a0\u00bb (<em>ibid<\/em> \u00e0 la p\u00a0224).<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref40\" name=\"_ftn40\">[40]<\/a> \u00a0\u00a0 Voir Russell Brown, \u00ab\u00a0Pr\u00e9face\u00a0\u00bb, <em>supra <\/em>note\u00a03 \u00e0 la p\u00a09.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref41\" name=\"_ftn41\">[41]<\/a> \u00a0\u00a0 Voir Anton Sch\u00fctz, \u00ab\u00a0Shylock as a Politician\u00a0\u00bb dans Raffield et Watt, <em>Shakespeare and the Law<\/em>, <em>supra<\/em> note\u00a025, 271 \u00e0 la p 283.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref42\" name=\"_ftn42\">[42]<\/a> \u00a0\u00a0 Voir Gross, <em>supra<\/em> note\u00a036 \u00e0 la p 55.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref43\" name=\"_ftn43\">[43]<\/a> \u00a0\u00a0 Voir Shakespeare, <em>Le Marchand de Venise<\/em>, <em>supra <\/em>note 3, acte IV, 1, 203 \u00e0 la p\u00a0225.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref44\" name=\"_ftn44\">[44]<\/a><em> \u00a0\u00a0 <\/em>Voir <em>ibid<\/em>, acte IV, sc\u00e8ne\u00a01, 40\u201362 \u00e0 la p\u00a0213.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref45\" name=\"_ftn45\">[45]<\/a><em> \u00a0\u00a0 Ibid<\/em>, acte IV, sc\u00e8ne\u00a01, 43 \u00e0 la p\u00a0213. Dans la version originale, \u00ab\u00a0it is my humour\u00a0\u00bb (<em>ibid<\/em> \u00e0 la p\u00a0212).<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref46\" name=\"_ftn46\">[46]<\/a><em> \u00a0\u00a0 Ibid<\/em>, acte III, sc\u00e8ne\u00a01, 48\u201350 \u00e0 la p\u00a0155.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref47\" name=\"_ftn47\">[47]<\/a><em> \u00a0\u00a0 Ibid<\/em>, acte III, sc\u00e8ne\u00a01, 61\u201362 \u00e0 la p\u00a0157.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref48\" name=\"_ftn48\">[48]<\/a><em> \u00a0\u00a0 Ibid<\/em>, acte IV, sc\u00e8ne\u00a01, 90\u2013100 \u00e0 la p\u00a0214\u201317.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref49\" name=\"_ftn49\">[49]<\/a> \u00a0\u00a0 Voir Ren\u00e9 Girard, <em>Shakespeare\u00a0: les feux de l\u2019envie<\/em>, traduit par Bernard Vincent, Paris, Bernard Grasset, 1990 \u00e0 la p 299.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref50\" name=\"_ftn50\">[50]<\/a> \u00a0\u00a0 Voir Daniel J Kornstein, <em>Kill all the Lawyers? Shakespeare\u2019s Legal Appeal, <\/em>Princeton, Princeton University Press, 1994 \u00e0 la p\u00a074.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref51\" name=\"_ftn51\">[51]<\/a> \u00a0\u00a0 Voir Shakespeare, <em>Le Marchand de Venise<\/em>, <em>supra <\/em>note 3, acte III, sc\u00e8ne\u00a01, 100\u201302 \u00e0 la p\u00a0161.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref52\" name=\"_ftn52\">[52]<\/a> \u00a0\u00a0 Voir Gross, <em>supra<\/em> note\u00a036 \u00e0 la p\u00a0106 et s (\u00e9voquant le sort qui attend Shylock\u00a0: vexations, folie, simulation, suicide). Les exemples n\u2019ont pas manqu\u00e9, au travers de toute l\u2019Europe des XVI<sup>e<\/sup> et XVII<sup>e<\/sup> si\u00e8cles, notamment apr\u00e8s l\u2019expulsion des Juifs d\u2019Espagne en 1492.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref53\" name=\"_ftn53\">[53]<\/a> \u00a0\u00a0 Shakespeare, <em>Le Marchand de Venise<\/em>, <em>supra <\/em>note 3, acte IV, sc\u00e8ne\u00a01, 203 \u00e0 la p\u00a0225. Dans la version originale, \u00ab\u00a0I crave the law\u00a0\u00bb (<em>ibid<\/em> \u00e0 la p\u00a0224).<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref54\" name=\"_ftn54\">[54]<\/a> \u00a0\u00a0 Voir Bradin Cormack, \u00ab\u00a0Shakespeare Possessed: Legal Affect and the Time of Holding\u00a0\u00bb dans Raffield et Watt,<em> supra <\/em>note\u00a025, 83 aux pp 83\u201384.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref55\" name=\"_ftn55\">[55]<\/a> \u00a0\u00a0 Voir Shakespeare, <em>Le Marchand de Venise<\/em>, <em>supra <\/em>note 3, acte III, sc\u00e8ne\u00a01, 100\u201302 \u00e0 la p\u00a0161.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref56\" name=\"_ftn56\">[56]<\/a><em> \u00a0\u00a0 <\/em>Voir <em>ibid<\/em>, acte II, sc\u00e8ne\u00a08, 27\u201331 \u00e0 la p\u00a0137; acte III, sc\u00e8ne\u00a01, 4\u20137 \u00e0 la p\u00a0153.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref57\" name=\"_ftn57\">[57]<\/a><em> \u00a0\u00a0 Ibid<\/em>, acte V, sc\u00e8ne\u00a01, 277 \u00e0 la p\u00a0279.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref58\" name=\"_ftn58\">[58]<\/a> \u00a0\u00a0 Voir ci-dessous, partie\u00a0III.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref59\" name=\"_ftn59\">[59]<\/a> \u00a0\u00a0 Voir Weisberg, <em>Poethics<\/em>, supra note\u00a06 \u00e0 la p\u00a094 et s.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref60\" name=\"_ftn60\">[60]<\/a> \u00a0\u00a0 Voir Jacques Derrida, <em>Qu\u2019est-ce qu\u2019une traduction \u00ab\u00a0relevante\u00a0\u00bb?<\/em>, Paris, L\u2019Herne, 2005 \u00e0 la p\u00a036.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref61\" name=\"_ftn61\">[61]<\/a> \u00a0\u00a0 Shakespeare, <em>Le Marchand de Venise<\/em>, <em>supra <\/em>note 3, acte IV, sc\u00e8ne\u00a01, 237\u201339 \u00e0 la p\u00a0229.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref62\" name=\"_ftn62\">[62]<\/a><em> \u00a0\u00a0 Ibid<\/em>, acte V, sc\u00e8ne\u00a01, 243\u201346 \u00e0 la p\u00a0277.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref63\" name=\"_ftn63\">[63]<\/a><em> \u00a0\u00a0 Ibid<\/em>, acte V, sc\u00e8ne\u00a01, 252\u201353 \u00e0 la p\u00a0277.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref64\" name=\"_ftn64\">[64]<\/a> \u00a0\u00a0 Voir par ex Russell Brown, \u00ab\u00a0Pr\u00e9face\u00a0\u00bb, <em>supra<\/em> note\u00a03 \u00e0 la p 23; Kornstein, <em>supra<\/em> note\u00a050 aux pp\u00a066, 77 et s.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref65\" name=\"_ftn65\">[65]<\/a> \u00a0\u00a0 Voir Shakespeare, <em>Le Marchand de Venise<\/em>, <em>supra <\/em>note 3, acte I, sc\u00e8ne\u00a02, 10 \u00e0 la p\u00a059.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref66\" name=\"_ftn66\">[66]<\/a><em> \u00a0\u00a0 Ibid<\/em>, acte III, sc\u00e8ne\u00a02, 73\u201377 \u00e0 la p\u00a0167.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref67\" name=\"_ftn67\">[67]<\/a><em> \u00a0\u00a0 Ibid<\/em>, acte III, sc\u00e8ne\u00a02, 97\u2013101 \u00e0 la p\u00a0169.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref68\" name=\"_ftn68\">[68]<\/a><em> \u00a0\u00a0 Ibid<\/em>, acte I, sc\u00e8ne\u00a03, 94\u201398 \u00e0 la p\u00a077.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref69\" name=\"_ftn69\">[69]<\/a><em> \u00a0\u00a0 Ibid<\/em>, acte I, sc\u00e8ne\u00a03, 175 \u00e0 la p\u00a083.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref70\" name=\"_ftn70\">[70]<\/a><em> \u00a0\u00a0 <\/em>Voir Girard, <em>supra<\/em> note\u00a049 \u00e0 la p\u00a0305.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref71\" name=\"_ftn71\">[71]<\/a> \u00a0\u00a0 Voir Sibony, <em>supra<\/em> note\u00a021 \u00e0 la p 215.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref72\" name=\"_ftn72\">[72]<\/a> \u00a0\u00a0 Voir Sch\u00fctz, <em>supra <\/em>note\u00a041 aux pp 280\u201381.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref73\" name=\"_ftn73\">[73]<\/a> \u00a0\u00a0 <em>\u00a0<\/em>Rapha\u00ebl Dra\u00ef, <em>Le mythe de la loi du talion\u00a0: une introduction au droit h\u00e9bra\u00efque<\/em>, Aix-en-Provence, Alinea, 1991 \u00e0 la p 40.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref74\" name=\"_ftn74\">[74]<\/a><em> \u00a0\u00a0 Ibid<\/em>.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref75\" name=\"_ftn75\">[75]<\/a> \u00a0\u00a0 Voir Russell Brown, \u00ab\u00a0Pr\u00e9face\u00a0\u00bb, <em>supra<\/em> note\u00a03 \u00e0 la p\u00a010.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref76\" name=\"_ftn76\">[76]<\/a> \u00a0\u00a0 Voir Gross, <em>supra<\/em> note\u00a036 \u00e0 la p\u00a010.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref77\" name=\"_ftn77\">[77]<\/a> \u00a0\u00a0 Voir Girard, <em>supra<\/em> note\u00a049 \u00e0 la p\u00a0304\u201305.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref78\" name=\"_ftn78\">[78]<\/a> \u00a0\u00a0 Voir <em>ibid<\/em> \u00e0 la p\u00a0170.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref79\" name=\"_ftn79\">[79]<\/a> \u00a0\u00a0 Voir Shakespeare, <em>Le Marchand de Venise<\/em>, <em>supra <\/em>note 3, acte III, sc\u00e8ne\u00a02, 238 \u00e0 la p\u00a0181.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref80\" name=\"_ftn80\">[80]<\/a><em> \u00a0\u00a0 Ibid<\/em>, acte III, sc\u00e8ne 2, 152\u201358 \u00e0 la p\u00a0173. Notons d\u2019ailleurs le jeu de mots en anglais\u00a0: \u00ab\u00a0the full sum of me is some of something\u00a0\u00bb (<em>ibid<\/em> \u00e0 la p\u00a0172).<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref81\" name=\"_ftn81\">[81]<\/a><em> \u00a0\u00a0 Ibid<\/em>, acte III, sc\u00e8ne\u00a02, 312 \u00e0 la p\u00a0185.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref82\" name=\"_ftn82\">[82]<\/a><em> \u00a0\u00a0 <\/em>Voir <em>ibid<\/em>, acte III, sc\u00e8ne\u00a02, 214 \u00e0 la p\u00a0177.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref83\" name=\"_ftn83\">[83]<\/a><em> \u00a0\u00a0 Ibid<\/em>, acte I, sc\u00e8ne\u00a01, 131 \u00e0 la p\u00a055.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref84\" name=\"_ftn84\">[84]<\/a><em> \u00a0\u00a0 Ibid<\/em>, acte III, sc\u00e8ne\u00a05, 20\u201321 \u00e0 la p\u00a0199.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref85\" name=\"_ftn85\">[85]<\/a><em> \u00a0\u00a0 Ibid<\/em>, acte II, sc\u00e8ne\u00a08, 15\u201316 \u00e0 la p\u00a0135.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref86\" name=\"_ftn86\">[86]<\/a><em> \u00a0\u00a0 Ibid<\/em>, acte IV, sc\u00e8ne\u00a01, 411, 414 \u00e0 la p\u00a0245.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref87\" name=\"_ftn87\">[87]<\/a> \u00a0\u00a0 Voir Shakespeare, <em>Le marchand de Venise<\/em>, traduit par Jean Grosjean, Paris, Flammarion, 1994.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref88\" name=\"_ftn88\">[88]<\/a> \u00a0\u00a0 Russell Brown, \u00ab\u00a0Pr\u00e9face\u00a0\u00bb, <em>supra <\/em>note\u00a03 aux pp 30\u201331.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref89\" name=\"_ftn89\">[89]<\/a><em> \u00a0\u00a0 <\/em>Voir Gross, <em>supra <\/em>note 36 \u00e0 la p\u00a052.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref90\" name=\"_ftn90\">[90]<\/a> \u00a0\u00a0 Voir Michael Walzer, <em>Sph\u00e8res de justice\u00a0: une d\u00e9fense du pluralisme et de l\u2019\u00e9galit\u00e9, <\/em>traduit par Pascal Engel, Paris, \u00c9ditions du Seuil, 1997 \u00e0 la p\u00a023 et s.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref91\" name=\"_ftn91\">[91]<\/a> \u00a0\u00a0 Shakespeare, <em>The Merchant of Venice<\/em>, <em>supra <\/em>note\u00a03, acte IV, sc\u00e8ne\u00a01, 203 \u00e0 la p\u00a0225.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref92\" name=\"_ftn92\">[92]<\/a> \u00a0\u00a0 J-F Ostervald, dir, <em>La Sainte Bible qui contient l\u2019Ancien et le Nouveau Testament<\/em>, Paris, Ch. Meyrueis, 1866, Exode, XXI, 23\u201325.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref93\" name=\"_ftn93\">[93]<\/a><em> \u00a0\u00a0 <\/em>Voir <em>ibid<\/em>, L\u00e9vitique, XXIV, 19\u201320.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref94\" name=\"_ftn94\">[94]<\/a><em> \u00a0\u00a0 <\/em>Voir <em>ibid<\/em>, Deut\u00e9ronome, XIX, 19\u201321.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref95\" name=\"_ftn95\">[95]<\/a><em> \u00a0\u00a0 Ibid<\/em>, Les proverbes de Salomon, XXIV, 29.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref96\" name=\"_ftn96\">[96]<\/a><em> \u00a0\u00a0 Ibid<\/em>, L\u00e9vitique, XIX, 18.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref97\" name=\"_ftn97\">[97]<\/a> \u00a0\u00a0 XII Tab 3.1\u20133.3, 3.5\u20133.6.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref98\" name=\"_ftn98\">[98]<\/a> \u00a0\u00a0 Voir Aulu-Gelle, \u00ab\u00a0Nuits attiques\u00a0:livre vingti\u00e8me\u00bb dans M\u00a0Charpentier et M\u00a0Blanchet, dir, <em>\u0152uvres compl\u00e8tes d\u2019Aulu-Gelle<\/em>, traduit par MM\u00a0de Chaumont, Flambart et Buisson, t\u00a02, Paris, Garnier Fr\u00e8res, 1845, 432.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref99\" name=\"_ftn99\">[99]<\/a><em> \u00a0\u00a0 Ibid <\/em>\u00e0 la p\u00a0443.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref100\" name=\"_ftn100\">[100]<\/a><em> Ibid<\/em> \u00e0 la p\u00a0444.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref101\" name=\"_ftn101\">[101]<\/a> Posner, <em>supra <\/em>note\u00a05 \u00e0 la p 109.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref102\" name=\"_ftn102\">[102]<\/a> Voir Cormack, <em>supra <\/em>note\u00a054 \u00e0 la p 84.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref103\" name=\"_ftn103\">[103]<\/a> Voir William West, <em>Simboleography which may Be Termed the Art, or Description, of Instruments and Presidents<\/em>, vol 1, Londres, Companie of Stationers, 1615.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref104\" name=\"_ftn104\">[104]<\/a> Voir Dra\u00ef, <em>supra <\/em>note\u00a073 \u00e0 la p\u00a042\u201343.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref105\" name=\"_ftn105\">[105]<\/a> Voir <em>ibid <\/em>\u00e0 la p\u00a040\u201344.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref106\" name=\"_ftn106\">[106]<\/a> Voir Sokol et Sokol, <em>supra<\/em> note\u00a018.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref107\" name=\"_ftn107\">[107]<\/a> Voir <em>ibid<\/em> aux pp\u00a030\u201341, 117, 126.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref108\" name=\"_ftn108\">[108]<\/a> Voir <em>ibid<\/em> aux pp 102\u201303; Ross, <em>supra<\/em> note\u00a029 \u00e0 la p\u00a092<em>.<\/em><\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref109\" name=\"_ftn109\">[109]<\/a> Voir Ross, <em>supra<\/em> note\u00a029 \u00e0 la p 94.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref110\" name=\"_ftn110\">[110]<\/a> Voir Shakespeare, <em>Le Marchand de Venise<\/em>, <em>supra <\/em>note 3, acte I, sc\u00e8ne\u00a02, 22\u201324 \u00e0 la p\u00a061. Dans la langue originale\u00a0: \u00ab\u00a0so is the will of a living daughter curbed by the will of a dead father<em>\u00a0<\/em>\u00bb (<em>ibid<\/em> \u00e0 la p\u00a060).<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref111\" name=\"_ftn111\">[111]<\/a> <em>Ibid<\/em>, acte III, sc\u00e8ne\u00a02, 172 \u00e0 la p\u00a0172.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref112\" name=\"_ftn112\">[112]<\/a> Voir <em>ibid<\/em>, acte III, sc\u00e8ne\u00a02, 170\u201372 \u00e0 la p\u00a0172 (\u00ab\u00a0\u00e0 cet instant [&#8230;] la maison, ces valets et ce m\u00eame moi-m\u00eame sont \u00e0 vous \u2014 mon ma\u00eetre!\u00a0\u00bb).<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref113\" name=\"_ftn113\">[113]<\/a> Voir <em>ibid<\/em>, acte IV, sc\u00e8ne1, 345\u201350 \u00e0 la p\u00a0239.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref114\" name=\"_ftn114\">[114]<\/a><em> Ibid<\/em>, acte IV, sc\u00e8ne\u00a01, 176\u201377 \u00e0 la p\u00a0223, 245\u201346 \u00e0 la p\u00a0229.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref115\" name=\"_ftn115\">[115]<\/a> Voir Kornstein, <em>supra <\/em>note\u00a050 \u00e0 la p 81.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref116\" name=\"_ftn116\">[116]<\/a> Voir Mark Edwin Andrews, <em>Law versus Equity in The Merchant of Venice: A Legalization of Act IV, Scene 1, with Foreword, Judicial Precedents and Notes, <\/em>Boulder, University of Colorado Press, 1965 aux pp\u00a0xi, 19.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref117\" name=\"_ftn117\">[117]<\/a> Voir Shakespeare, <em>Le Marchand de Venise<\/em>, <em>supra <\/em>note 3, acte I, sc\u00e8ne\u00a03, 140 \u00e0 la p\u00a081. Dans la langue originale\u00a0: <em>\u00ab\u00a0<\/em>in a merry sport\u00a0\u00bb (<em>ibid<\/em> \u00e0 la p\u00a080).<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref118\" name=\"_ftn118\">[118]<\/a> Voir Thomas C Bilello, \u00ab\u00a0Accomplished with What She Lacks: Law, Equity, and Portia\u2019s Con\u00a0\u00bb dans Jordan et Cunningham, <em>supra <\/em>note\u00a029,\u00a0109 \u00e0 la p 109. Sur l\u2019\u00e9volution du d\u00e9bat en faveur de Shylock, voir Adriana Marina Pieternella Gaakeer, <em>The Value of the Word: A Study of the Work of James Boyd White in the Perspective of <\/em>Law and Literature, Sanders Instituut, Rotterdam, 1995 aux pp\u00a0198 et s.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref119\" name=\"_ftn119\">[119]<\/a> Voir Gary Watt, <em>Equity Stirring: The Story of Justice Beyond Law<\/em>, Oxford, Hart, 2009 aux pp\u00a0211 et s.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref120\" name=\"_ftn120\">[120]<\/a> Voir Bilello, <em>supra<\/em> note\u00a0118 aux pp 115\u201316.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref121\" name=\"_ftn121\">[121]<\/a> Voir AWB Simpson, <em>A History of the Common Law of Contract: The Rise of the Action of Assumpsit<\/em>, Oxford, Clarendon Press, 1987 \u00e0 la p\u00a0118 et s.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref122\" name=\"_ftn122\">[122]<\/a> Shakespeare, <em>Le Marchand de Venise<\/em>, <em>supra <\/em>note 3, acte IV, sc\u00e8ne\u00a01, 214 \u00e0 la p\u00a0227. Dans la langue originale, \u00ab\u00a0a little wrong\u00a0\u00bb (<em>ibid<\/em> \u00e0 la p\u00a0226).<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref123\" name=\"_ftn123\">[123]<\/a> Dans sa belle tirade, Portia \u00e9voque \u00ab\u00a0la douce pluie du ciel\u00a0\u00bb (<em>ibid<\/em>, acte IV, sc\u00e8ne\u00a01, 182 \u00e0 la p\u00a0225).<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref124\" name=\"_ftn124\">[124]<\/a><em> Ibid<\/em>, acte IV, sc\u00e8ne\u00a01, 194 \u00e0 la p\u00a0225. Dans la langue originale\u00a0: \u00ab\u00a0mercy seasons justice\u00a0\u00bb (<em>ibid<\/em> \u00e0 la p\u00a0224).<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref125\" name=\"_ftn125\">[125]<\/a><em> Ibid<\/em>, acte, IV, sc\u00e8ne\u00a01, 200 \u00e0 la p\u00a0225. Dans la langue originale\u00a0: \u00ab\u00a0to mitigate the justice of thy plea\u00a0\u00bb (<em>ibid<\/em> \u00e0 la p\u00a0224).<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref126\" name=\"_ftn126\">[126]<\/a> Voir Bilello, <em>supra <\/em>note\u00a0118 \u00e0 la p\u00a0110 et\u00a0s.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref127\" name=\"_ftn127\">[127]<\/a> Voir Watt, <em>supra <\/em>note\u00a0119 \u00e0 la p\u00a0206.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref128\" name=\"_ftn128\">[128]<\/a> Voir Shakespeare, <em>Le Marchand de Venise<\/em>, <em>supra <\/em>note 3, acte I, sc\u00e8ne\u00a03, 151, 166\u00a0aux pp\u00a081\u201383; acte IV, sc\u00e8ne\u00a01, 11\u201313 \u00e0 la p\u00a0211, 82\u201383 \u00e0 la p\u00a0215.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref129\" name=\"_ftn129\">[129]<\/a><em> Ibid<\/em>, acte IV, sc\u00e8ne\u00a01, 176\u201377 \u00e0 la p\u00a0223.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref130\" name=\"_ftn130\">[130]<\/a> Voir <em>ibid<\/em>, acte IV, sc\u00e8ne\u00a01, 25 \u00e0 la p\u00a0211.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref131\" name=\"_ftn131\">[131]<\/a><em> Ibid<\/em>, acte IV, sc\u00e8ne\u00a01, 34 \u00e0 la p\u00a0210.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref132\" name=\"_ftn132\">[132]<\/a> Voir Dr\u00a0Rudolph von Ihering, <em>The Struggle for Law<\/em>, 5<sup>e<\/sup> \u00e9d, traduit par John J Lalor, Chicago, Callaghan, 1879 aux pp\u00a081\u201382, n\u00a01. Voir aussi Kornstein, <em>supra <\/em>note\u00a050 \u00e0 la p\u00a070.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref133\" name=\"_ftn133\">[133]<\/a> Voir Kornstein, <em>supra <\/em>note\u00a050 aux pp 70\u201373.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref134\" name=\"_ftn134\">[134]<\/a> Voir <em>ibid <\/em>\u00e0 la p 71; Mark Fortier, \u00ab\u00a0Shakespeare and Specific Performance\u00a0\u00bb dans Raffield et Watt<em>, supra <\/em>note\u00a025, 7.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref135\" name=\"_ftn135\">[135]<\/a> Voir par ex Kornstein, <em>supra <\/em>note 50 \u00e0 la p\u00a089.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref136\" name=\"_ftn136\">[136]<\/a> Voir Andrews,<em> supra <\/em>note 116 \u00e0 la p\u00a0xii.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref137\" name=\"_ftn137\">[137]<\/a> 2 Bulstrode 301, 80 ER 1139.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref138\" name=\"_ftn138\">[138]<\/a> Voir par ex Kornstein, <em>supra <\/em>note\u00a050 \u00e0 la p 89. La discussion est \u00e9galement men\u00e9e en r\u00e9f\u00e9rence aux figures contrast\u00e9es d\u2019Angelo (loi) et d\u2019Escalus (\u00e9quit\u00e9) dans <em>Mesure pour mesure. <\/em><\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref139\" name=\"_ftn139\">[139]<\/a> Voir W\u00a0Nicholas Knight, <em>Shakespeare\u2019s Hidden Life: Shakespeare at the Law, 1585-1595<\/em>, New York, Mason &amp; Lipscomb, 1973 aux pp\u00a0282\u201386.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref140\" name=\"_ftn140\">[140]<\/a> William Shakespeare, <em>Hamlet<\/em>, traduit par Fran\u00e7ois Maguin, Paris, Flammarion, 1995, acte\u00a0II, sc\u00e8ne\u00a02, 596\u2013597 \u00e0 la p\u00a0197. Dans la version originale\u00a0: \u00ab\u00a0The play\u2019s the thing wherein I\u2019ll catch the conscience of the King\u00a0\u00bb (<em>ibid<\/em> \u00e0 la p\u00a0196).<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref141\" name=\"_ftn141\">[141]<\/a> Les pages qui suivent doivent beaucoup \u00e0 la lecture de Sibony, <em>supra <\/em>note\u00a021 aux pp\u00a0201\u201331.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref142\" name=\"_ftn142\">[142]<\/a> Voir Franz Kafka, \u00ab\u00a0La Colonie P\u00e9nitentiaire\u00a0\u00bb dans Franz Kafka,<em> La Colonie P\u00e9nitentiaire et autres r\u00e9cits<\/em>, traduit par Alexandre Vialatte, Paris, Gallimard, 1948, 7.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref143\" name=\"_ftn143\">[143]<\/a> Shakespeare, <em>The Merchant of Venice<\/em>, <em>supra <\/em>note\u00a03, acte I, sc\u00e8ne\u00a03, 130 \u00e0 la p\u00a079.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref144\" name=\"_ftn144\">[144]<\/a> Voir <em>ibid<\/em>, acte I, sc\u00e8ne\u00a03, 140 \u00e0 la p\u00a081.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref145\" name=\"_ftn145\">[145]<\/a><em> Ibid<\/em>, acte IV, sc\u00e8ne\u00a01, 203 \u00e0 la p\u00a0225.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref146\" name=\"_ftn146\">[146]<\/a> Voir<em> ibid<\/em>, acte IV, sc\u00e8ne\u00a01, 142 \u00e0 la p\u00a0221. Dans la langue originale\u00a0: \u00ab\u00a0I stand here for law\u00a0\u00bb (<em>ibid<\/em> \u00e0 la p\u00a0220).<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref147\" name=\"_ftn147\">[147]<\/a> Voir Sibony, <em>supra <\/em>note\u00a021 \u00e0 la p\u00a0207.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref148\" name=\"_ftn148\">[148]<\/a> Voir Shakespeare, <em>Le Marchand de Venise<\/em>, <em>supra <\/em>note 3, acte IV, sc\u00e8ne\u00a01, 114\u201315 \u00e0 la p\u00a0217.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref149\" name=\"_ftn149\">[149]<\/a> Voir Fran\u00e7ois Ost, <em>Sade et la Loi,<\/em> Paris, Odile Jacob, 2005 aux pp 162 et s.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref150\" name=\"_ftn150\">[150]<\/a> Voir Gilles Deleuze,<em> Pr\u00e9sentation de Sacher-Masoch\u00a0: le froid et le cruel<\/em>, Paris, \u00c9ditions de Minuit, 1967 aux pp\u00a066 et s.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref151\" name=\"_ftn151\">[151]<\/a> Voir Sibony, <em>supra <\/em>note\u00a021 \u00e0 la p\u00a0202.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref152\" name=\"_ftn152\">[152]<\/a> Shakespeare, <em>Le Marchand de Venise<\/em>, <em>supra <\/em>note 3, acte IV, sc\u00e8ne\u00a01, 342\u201343 \u00e0 la p\u00a0239. Dans la version originale\u00a0: \u00ab\u00a0Tarry, Jew. The law hath yet another hold on you\u00a0\u00bb (<em>ibid<\/em> \u00e0 la p\u00a0238).<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref153\" name=\"_ftn153\">[153]<\/a> Dra\u00ef, <em>supra <\/em>note\u00a073 \u00e0 la p 41.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref154\" name=\"_ftn154\">[154]<\/a> Voir Fran\u00e7ois Ost, <em>Raconter la loi\u00a0: aux sources de l\u2019imaginaire juridique, <\/em>Paris, Odile Jacob, 2004 \u00e0 la p\u00a0102 et\u00a0s.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref155\" name=\"_ftn155\">[155]<\/a> Voir <em>ibid<\/em> \u00e0 la p\u00a0347 et s.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref156\" name=\"_ftn156\">[156]<\/a> Sibony, <em>supra <\/em>note\u00a021 \u00e0 la p\u00a0213.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref157\" name=\"_ftn157\">[157]<\/a> Sur la dialectique de la force et du bien r\u00e9alis\u00e9e par le droit, voir Fran\u00e7ois Ost et Michel van de Kerchove, <em>De la pyramide au r\u00e9seau? Pour une th\u00e9orie dialectique du droit, <\/em>Bruxelles, Publications des Facult\u00e9s Universitaires Saint-Louis, 2002 \u00e0 la p\u00a0365.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref158\" name=\"_ftn158\">[158]<\/a> Voir Paul Ric\u0153ur, <em>Le juste,<\/em> Paris, Esprit, 1995 \u00e0 la p\u00a0185 et s.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref159\" name=\"_ftn159\">[159]<\/a> Voir Fran\u00e7ois Ost, <em>Du Sina\u00ef au Champ-de-mars\u00a0: l\u2019autre et le m\u00eame au fondement du droit, <\/em>Bruxelles, Lessius, 1999 \u00e0 la p 5 et s.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Introduction \u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Le Marchand de Venise est un texte mythique du corpus \u00ab\u00a0droit et litt\u00e9rature\u00a0\u00bb, un de ses passages r\u00e9ellement oblig\u00e9, un de ses paradigmes les plus fameux, bien au-del\u00e0 du monde anglo-saxon. 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